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Interview d’Irène Jami, professeure d’histoire

Lundi 5 septembre 2011


Irène Jami, vous êtes professeure d’histoire au lycée et co-coordinatrice d’un ouvrage édité chez Belin « La Place des femmes dans l’histoire : une histoire mixte ». A noter que cet ouvrage, coordonnée par vous-même, Françoise Thébaud, Geneviève Dermenjian et Annie Rouquier, rassemble 33 auteur-es, et qu’il est une initiative de l’association Mnémosyne. Quel est le propos de ce livre ?

Nous souhaitons d’abord transmettre les acquis de la recherche dans l’enseignement secondaire. En quarante ans, l’histoire des femmes est devenue un champ de recherches scientifiques, grâce notamment aux travaux de la revue Pénélope et de la revue Clio, au groupe de recherche sur l’histoire des femmes de l’EHESS… Sans compter la recherche anglo-saxonne très en avance sur la recherche française. Non seulement les résultats obtenus dans le cadre de ces recherches rendent visible le rôle des femmes dans l’histoire, mais ils modifient en profondeur le récit de l’histoire.

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Ainsi chaque période historique a une manière très spécifique de définir les genres. Selon les lieux et les époques, la définition du féminin et du masculin ainsi que le rapport de pouvoir entre les sexes diffèrent. Passer cette question sous silence, lorsque l’on traite de la Révolution par exemple est une aberration. Lorsqu’à l’époque, il a fallu définir ce qu’était un citoyen – comme base de la vie politique – la question des femmes a été largement discutée, par les hommes et par les femmes. L’exclusion de ces dernières de la citoyenneté a fini par l’emporter, légitimée par une pensée qui fonde dans la nature les différences entre hommes et femmes. Or cette théorie naturaliste dont nous avons hérité était très nouvelle à l’époque.

Par ailleurs si le « privé est politique », il est aussi « historique ». Qui pourrait nier aujourd’hui que la contraception et l’avortement ont marqué un tournant central de l’histoire contemporaine ? Enfin, l’histoire montre que les droits acquis par les femmes sont le fruit de longues luttes.

L’ambition de ce livre est donc de prouver qu’un autre récit historique que celui véhiculé par les manuels – où les femmes ne sont encore mentionnées que fugitivement, ou dans de rares focus comme on en consacre à la machine à vapeur – est possible et nécessaire. De plus en plus de professeur-es souhaitent enseigner une histoire mixte où les femmes ne sont pas envisagées comme une catégorie à part mais comme actrices à part entière de l’histoire. Faute de documents adéquats, ils restent démunis. Nous espérons que ce livre répondra à leur attente.

Avez-vous eu des difficultés à trouver un éditeur ?

Nous avons envoyé notre projet à plusieurs grands éditeurs de manuels scolaires, et dans un premier temps aucun d’entre eux n’a donné suite. Notre proposition a été examinée avec la plus grande défiance. La responsable des manuels scolaires d’un des plus grands éditeurs, nous a demandé quelles étaient nos cautions scientifiques. Quand on voit la liste des auteur-e-s, ça semble délirant [1] .

Finalement Belin s’est intéressé de près à notre projet et l’a adopté. Nous avons bénéficié de sa part d’une grande confiance, et pour la réalisation du manuel, d’une équipe de fabrication compétente, investie, enthousiaste. La Région Ile de France nous a accordé un financement au titre de la lutte contre les inégalités.

Comment expliquez-vous la lenteur avec laquelle cette Histoire mixte, que vous appelez de vos vœux, intègre les manuels scolaires ?

D’une certaine manière, les manuels intègrent moins lentement les transformations de l’histoire. Avant on considérait qu’il fallait 15-20 ans pour que les nouveautés "descendent" dans les manuels, autrement dit quand les programmes changeaient. Or, aujourd’hui et précisément depuis ces quelques dernières années, les programmes ont souvent changé et les auteurs qui le veulent peuvent intégrer plus rapidement les changements, puisqu’ils ont toute liberté d’écrire en restant dans les limites des Instructions Officielles (sorte de mode d’emploi du programme paru au Bulletin Officiel). D’où la diversité relative des manuels.

L’histoire des femmes reste encore cependant pour certains sans objet ou un peu sulfureuse, vue comme une "théorie" hors consensus général. La polémique actuelle sur l’enseignement du genre en SVT est très révélatrice à cet égard. Il faut encore attendre pour que les rédacteurs des Instructions officielles soient tous convaincus de la nécessité d’enseigner une histoire mixte. Car les choses changent. Avec les plus jeunes en général mais pas seulement. Les collègues sont moins ricaneurs, on nous écoute. Le terreau n’est plus du tout le même qu’il y a 15, 20 ans.

Le programme de l’Education Nationale sur lesquels s’appuient les éditeurs vous semble-t-il aller dans le sens de l’enseignement d’une Histoire mixte ?

Rappelons que les instructions officielles dans le primaire ont été renouvelées en 2008 ; que les programmes des classes de collèges ont été renouvelés et entrent progressivement en vigueur depuis la rentrée 2009 ; que ceux de la seconde générale et technologique ont été renouvelés depuis la rentrée 2010 et que ceux de Première changent à cette rentrée. Nous avons donc l’occasion de vérifier dans quelle mesure la nécessité d’ouvrir l’enseignement de l’histoire à une dimension mixte a été intégrée.

Pour le primaire on est en retrait par rapport à ce qu’avait préconisé le Conseil National des Programmes, lorsque Michelle Perrot en était membre. La nouvelle formulation des Instruction Officielles de 2008, très rapide et vague, ne cite guère les femmes (Jeanne d’Arc, Marie Curie et le vote de 1944) et il n’y a plus de compléments, qui servaient à orienter les auteur-es et les professeur-es. Tout le travail de Michelle Perrot est perdu en ce sens. Le contenu en histoire des femmes dépend aujourd’hui du bon vouloir des auteur-es et des éditeur-trices. Quand au collège et au lycée, on ne peut pas parler d’approche mixte, mais d’approches ponctuelles, souvent optionnelles. Il y a cependant quelques ouvertures qu’il faut saluer. En classe de seconde, par exemple, il est demandé de placer « clairement au cœur des problématiques les femmes et les hommes qui constituent les sociétés et y agissent. Le libre choix laissé entre plusieurs études doit permettre en particulier de montrer la place des femmes dans l’histoire de ces sociétés ».

Vous avez participé au jury du "Prix d’Excellence égalitaire" et du "Bonnet d’âne" (catégorie "manuels scolaires d’Histoire") décernés en septembre 2011 par le centre Hubertine Auclert. Quel impact attendez-vous de cette initiative ?

Ce prix devrait être l’occasion d’affirmer la légitimité de l’histoire des femmes et du genre et de mettre en évidence les silences et les biais de l’histoire enseignée à l’école.

Il faut trouver le moyen de montrer aux éditeurs et aux équipes de rédaction des manuels qu’il n’est plus possible de continuer à proposer un récit historique qui se prétend « universel » et qui reste largement « masculin ». Souhaitons que cette initiative permettre à un large public de s’emparer de ces enjeux.


Propos recueillis par Bénédicte Fiquet,
journaliste et chargée de mission genre d’Adéquations.

Sur le site d’Adéquations :
Rubrique Egalité & genre
... et notamment : Ressources, outils, formations pour une éducation non-sexiste

Notes

[1] A commencer par Françoise Thébaud, qui est l’une des 4 coordinatrices de l’ouvrage. Co-directrice de la revue CLIO, Histoire, Femmes et Sociétés et présidente de l’Association pour le développement de l’histoire des femmes et du genre - Mnémosyne, Françoise Thébaud a notamment dirigé le volume 5 de l’ouvrage Le XXe siècle (de la collection "Histoire des femmes", Plon-Laterza, 1992 ; réédition complétée en poche en 2002) et publié Écrire l’histoire des femmes (ENS Éditions, 1998). Deux ouvrages particulièrement reconnus dans le domaine.

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