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Mardi 20 août 2019

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Le Processus d’individuation chez Gœthe

Extraits d’une étude non publiée d’Anna Griève

2008, par Anna Griève


Rapprochant Goethe et Jung, ce texte décrit le parcours de Goethe comme un "processus d’individuation". Il montre que la pensée de Goethe présente une première élaboration, dans un langage différent, moins psychologique, de cette notion jungienne fondamentale. Partant du premier grand texte de Goethe, "Les Souffrances du jeune Werther" (1774), Anna Griève commente dans la perspective de ce processus la plupart des oeuvres majeures, poèmes, théâtre (Iphigénie en Tauride, Faust) et romans (Les Années d’apprentissage de Wilhem Meister, Les Affinités électives, Les Années de voyage de Wilhelm Meister).
A noter qu’Anna Griève revient sur la pensée et l’oeuvre de Goethe dans la conclusion de son récent ouvrage Les Trois corbeaux, ou la science du mal dans les contes merveilleux, éditions Imago, février 2010.

 Les Affinités électives

1 - Dans l’expérience de la transformation telle que nous l’avons décrite jusqu’ici, une tension extrême entre les opposés psychiques était toujours la situation de départ, indispensable à l’expérience ; cette tension extrême pouvait prendre, quand elle se rapportait à un agir précis, le caractère d’un conflit moral, comme dans Iphigénie en Tauride. Or, il n’y a pas de conflit chez Odile, il n’y a pas même de tension entre les opposés. Dans la première partie du roman, elle se met à aimer Edouard sans même se rendre compte de ce qui lui arrive, dans une sorte d’ignorance, de naïveté encore enfantines. Il y a chez elle une réceptivité, une sensibilité inconsciente même à l’inanimé, qui se traduisent dans la folle agitation du pendule qu’on lui fait déplacer sur des morceaux de divers métaux, alors que le pendule reste parfaitement immobile lorsque Charlotte le tient ; c’est comme s’il n’y avait pas d’écrans qui la séparent des choses et des êtres, comme si son corps entrait sans même qu’elle le sache en vibration avec ce qui l’entoure ; c’est pourquoi le "démonique" qui l’attire vers Edouard et lui vers elle joue de façon si pure et forte entre eux, comme entre des substances chimiques : c’est le même "phénomène primordial" que rien ne vient obscurcir, freiner, arrêter. Elle ne peut s’y soustraire, elle est, dans son amour, toute nature : recopiant pour Edouard des textes qu’il a écrits et voudrait posséder en deux exemplaires, son écriture au fil des pages devient de plus en plus pareille à celle d’Edouard et dans les dernières pages ne s’en distingue plus – sans bien sûr qu’elle ait un instant songé à imiter cette écriture, ce qui d’ailleurs n’aurait jamais pu, par une attention et une habileté volontaires, atteindre la même perfection. Mais lorsque, dans la deuxième partie du roman, après avoir appris que Charlotte est enceinte et avoir survécu, heure après heure, à la disparition d’abord incompréhensible d’Edouard et à la totale absence de tout signe de lui, elle commence à prendre conscience d’elle-même et de l’ensemble de la situation, ce n’est nullement la raison ni la loi morale qui se mettent à parler en elle, et elle n’entre dans aucune sorte de conflit, il n’y a pas en elle de questions ni d’arguments ; elle est seulement plus recueillie encore qu’avant, si possible, maintenant qu’elle doit aussi contenir en elle son amour, plus douloureuse aussi ; elle sort de l’enfance comme un enfant grandit, son être croît intérieurement, elle perçoit et écoute le murmure de cette croissance. Les mêmes images végétales apparaissent que dans Iphigénie en Tauride. Dans le troisième chapitre de la seconde partie, Gœthe écrit : "Nous considérons avec un respect profond ("Ehrfurcht") un cœur où a été semée la semence d’un grand destin, qui doit attendre le développement de ce qui a été ainsi conçu et n’a pas plus le droit que la possibilité de hâter ni le bien ni le mal, ni le bonheur ni le malheur qui doivent en advenir." L’exigence éthique de la liberté de l’esprit est donc en Odile, tout comme le "démonique" et autant que lui, pure nature. On ne peut parler chez Odile d’une opposition de la nature et de l’esprit, car l’esprit chez elle est tout autant nature que le passionnel, que le "démonique". C’est, aux deux plans de l’être, la même réceptivité, la même délicatesse, la même saisie intime et invincible : comme si le deux en elle était déjà un en puissance, tout proche de révéler son unité essentielle, et de porter, au sommet d’une seule tige, la fleur merveilleuse de la nature une et double, le rebis de l’alchimie. Rien chez Odile ne se fige jamais en opposition, en tension, tout est pur mouvement créateur sans nulle interruption, avec une force qui va toujours s’augmentant et finit par la soustraire au regard.


2 - Lorsqu’Odile avait exprimé le désir de retourner à la pension, Charlotte lui avait rappelé qu’un des jeunes maîtres qui y travaillaient nourrissait un amour profond pour elle et qu’elle allait, par son retour, lui donner des espoirs qui ne feraient, dans la disposition d’esprit où elle était, que le rendre ensuite encore plus malheureux. "Le destin n’a pas procédé avec douceur envers moi", avait répondu Odile, "et quiconque m’aime ne doit sans doute pas s’attendre à beaucoup mieux". Par sa mort volontaire, Odile poignarde Edouard, et le sait ; cependant, tout en le regardant toujours avec amour, elle ne perd pas une parole là-dessus : preuve justement qu’elle est sur un chemin d’individuation, où on ne porte pas seulement sa propre douleur, mais aussi celle d’infliger la douleur à qui sans doute ne la comprend pas, et où vouloir épargner autrui revient à s’épargner soi-même, à glisser dans le mensonge, à se perdre soi-même et l’autre avec soi. Ce qu’Odile accomplit ici, c’est exactement ce que dit Rilke dans un passage déjà cité plus haut de la première élégie de Duino :

"… N’est-il pas temps qu’aimant
Nous nous libérions de l’aimé et vainquions, dressés frémissants,
Comme le trait vainc la corde pour être, concentré dans le bond,
Plus que lui-même ?"

Il n’y a pas de plus juste ni de plus haut commentaire des Affinités électives. L’amour, parce qu’il est un engagement des énergies les plus profondes et de toutes les énergies, est ce par quoi la nature en l’homme vise à atteindre le plan supérieur de l’être, celui de la création pneumatique. Plus l’amour est grand, mieux l’arc est bandé, plus loin va le trait, c’est-à-dire : celui des deux amants qui se libère de l’aimé et vainc en frémissant. Que devient, si lui-même ne bande pas l’arc de son propre cœur, celui ou celle dont l’autre s’est libéré ? Celui qui se libère n’a pas le droit de se le demander, car dès lors qu’il a lui-même été saisi par ce destin en lui qui le dépasse infiniment et qui pourtant est le sien, dès lors qu’il a été saisi lui-même avec une brutalité, qui si elle n’est pas égale à celle du destin d’Odile, est égale à sa mesure à lui, il n’a pas le droit de se retourner, il n’a pas le droit de s’attarder, car être abandonné par ce destin infini, lorsqu’il s’est une fois manifesté, c’est la mort intérieure, et être abandonné par ce destin infini en sachant que l’on porte la responsabilité de cet abandon, ce serait – si pareille faute peut jamais être commise – très exactement l’enfer. Mais s’il n’y a, dans les actes d’un être saisi par le processus d’individuation, dans l’éventuelle brutalité de ces actes, et quel que soit le jugement porté sur ces actes par les autres, aucune culpabilité, s’il y a là uniquement l’inévitable effet de la brutalité de son propre destin, dont la responsabilité ne lui incombe pas, il en va évidemment autrement de ses actions en un temps où il n’avait pas encore été saisi par son destin d’individuation : alors ses brutalités étaient des fautes, pareilles à celle de Faust envers Marguerite, à travers laquelle Gœthe a travaillé sur sa propre culpabilité à l’égard de Frédérique Brion, dont il a été brièvement parlé plus haut dans le commentaire du Werther. Cependant ces fautes elles-mêmes, sans que la gravité puisse en être niée ni la responsabilité éludée, apparaissent rétrospectivement, lorsque le processus d’individuation s’est constitué comme tel, c’est-à-dire lorsqu’il est devenu un mouvement perçu par l’être conscient et auquel celui-ci participe, comme des phases nécessaires de l’émergence de ce processus. Ainsi, de même que les brutalités d’un processus d’individuation devenu conscient ne peuvent être imputées comme faute à la personne qui s’individue, mais doivent être imputées au processus lui-même, donc à la nature elle-même, de même les fautes commises lorsque ce processus était encore inconscient, et qui en étaient des phases, rétrospectivement reconnues comme telles, sont un destin en même temps que des fautes, et doivent être vues à la fois sans complaisance et pourtant de façon aimante, c’est-à-dire à la lumière du destin qui s’est accompli aussi à travers elles. Celui qui est lié à un tel destin, et qui en subit les conséquences, n’en est pas seulement la victime, il est placé par là face à lui-même : Marguerite abandonnée par Faust refuse d’être sauvée par lui de la mort lorsqu’il revient pour la faire évader, se séparant ainsi non de son amour pour lui, mais de l’asservissement à cet amour, et par là de l’asservissement au mal qui accompagne Faust comme son ombre ; et c’est seulement après la mort d’Odile qu’Edouard, jusque là faible, inconscient et entêté dans son amour, révèle, par l’absolu de son sentiment pour elle alors même que son existence est brisée, sa capacité de relation à l’infini à travers elle.

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