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Mardi 21 octobre 2014

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Le Processus d’individuation chez Gœthe

Extraits d’une étude non publiée d’Anna Griève

2008, par Anna Griève


Rapprochant Goethe et Jung, ce texte décrit le parcours de Goethe comme un "processus d’individuation". Il montre que la pensée de Goethe présente une première élaboration, dans un langage différent, moins psychologique, de cette notion jungienne fondamentale. Partant du premier grand texte de Goethe, "Les Souffrances du jeune Werther" (1774), Anna Griève commente dans la perspective de ce processus la plupart des oeuvres majeures, poèmes, théâtre (Iphigénie en Tauride, Faust) et romans (Les Années d’apprentissage de Wilhem Meister, Les Affinités électives, Les Années de voyage de Wilhelm Meister).
A noter qu’Anna Griève revient sur la pensée et l’oeuvre de Goethe dans la conclusion de son récent ouvrage Les Trois corbeaux, ou la science du mal dans les contes merveilleux, éditions Imago, février 2010.

 La "Bildung" selon Gœthe

L’expérience du mystère transformant est la clé qui donne accès au plus intime, au noyau de l’être de Gœthe. Il n’en parle jamais directement, toujours de façon allusive ou voilée, ou indirecte. C’est sans doute le journal d’Odile dans Les Affinités électives qui contient sur ce sujet les pensées les plus révélatrices. Le poème Désir bienheureux, composé en 1814 (donc 40 ans après le Werther) et qui fait partie du Divan occidental-oriental, décrit l’étrange mouvement qui arrache le papillon à la génération charnelle et le pousse, avide de lumière, à se consumer dans la flamme de la bougie. Voici la première strophe :

Ne le dites à personne qu’au sage,
Car la foule aussitôt raille,
Je veux chanter le vivant
Qu’attire sa mort dans la flamme.

Voici la dernière strophe :

Et tant que tu ne le possèdes pas,
Ce "Meurs et deviens !"
Tu n’es qu’une ombre
Sur la terre obscure.

Si l’œuvre de Gœthe reste toujours, dans sa puissance, si profondément mystérieuse et si infiniment délicate, c’est que, même là où il n’est apparemment pas du tout question du mystère de la transformation, celui-ci reste pourtant la source vivante et secrète qui féconde et unit l’ensemble, lui donnant cette insaisissable densité symbolique qui est sa marque propre et la distingue de tout ce qu’ont pu écrire ses grands contemporains pour qui la "Bildung" est un idéal : intensément, noblement, magnifiquement vécu, comme chez Schiller, mais cependant seulement un idéal, alors que la "Bildung", chez Gœthe et pour Gœthe, est, là où l’on approche sa réalité la plus intime, l’expérience d’un mystère.

 Les figures féminines dans l’œuvre de Gœthe

Il n’est pas un roman ou une pièce de théâtre de Gœthe qui ne présente, à côté parfois d’autres figures féminines très différentes, une figure féminine centrale. Cette place centrale n’est pas nécessairement liée au fait que la figure en question joue dans l’action le rôle principal, bien que ce puisse être le cas, comme dans Iphigénie en Tauride ou dans Les Affinités électives, mais ce n’est absolument pas le cas, par exemple, dans Les Années d’apprentissage de Wilhelm Meister, où la figure que nous appelons centrale, celle de Nathalie, n’apparaît que vers la fin du texte et ne joue, dans la constellation dessinée par toutes les figures et dans l’ensemble de l’action, que sa propre partition. Cependant elle est centrale, parce qu’elle est dans le roman la plus haute image de l’humain, parce qu’en elle se manifeste le sens accompli du texte, ce vers quoi se dirige la "Bildung". Or, dans l’œuvre de Gœthe, si fortes et si individuées que puissent être certaines figures masculines, c’est toujours à travers une telle figure féminine centrale, présente dans chaque œuvre, qu’est rendu sensible le point vers lequel tend plus ou moins ouvertement, plus ou moins secrètement, tout le texte, et qui est le plus haut degré d’incarnation. Toutes ces figures féminines centrales se ressemblent : elles ont toutes, de la façon la plus indéniable, une douceur mariale, qui apparaît comme l’intégration chez Gœthe de l’héritage chrétien. Cette douceur invincible réside en effet dans une sensibilité aussi profonde et délicate qu’elle est étrangère au passionnel ou du moins capable, non de le dominer, mais de l’engager dans le processus de la transformation. C’est même justement cet au delà du passionnel qui confère à ces figures une telle profondeur et délicatesse de sensibilité, et l’influence bénéfique, voire salvatrice, qu’elles exercent involontairement sur ceux qui les entourent. C’est là parler, bien sûr, de façon trop générale, qui s’applique inégalement à toutes ces figures, mais il sera possible, quand l’une, puis l’autre d’entre elles retiendront l’attention, d’apporter les corrections et les compléments nécessaires. Ce qui est essentiel ici, c’est de voir qu’à cette figure d’anima, qui intègre l’héritage chrétien, allait l’amour le plus profond de Gœthe, la vénération fervente et secrète de son cœur d’homme, que cette figure, en laquelle vit le mystère transformant, a centré et orienté sa vie, et est présente dans chacune de ses œuvres : c’est déjà la Charlotte de Werther (plutôt en deçà qu’au delà du passionnel, il est vrai : nous y reviendrons), c’est la sœur-épouse du poème : Pourquoi nous donnas-tu ce regard pénétrant, c’est Iphigénie, c’est la princesse de Torquato Tasso, c’est Nathalie dans Les Années d’apprentissage de Wilhelm Meister, c’est, dans Les Affinités électives, la figure d’Odile ; c’est, à la fin du second Faust, la Vierge Marie elle-même ; c’est enfin, dans Les Années de voyage de Wilhelm Meister, la très rare et très mystérieuse, très attirante figure de Makarie, qui, tout en étant bien le point culminant de toute cette lignée, est en même temps, comme nous le verrons, tout à fait nouvelle : ce que Gœthe a pu livrer, sans se livrer, de l’accomplissement en lui du processus d’individuation.

 Les Années d’apprentissage de Wilhelm Meister

(Le passage qui suit est repris, non de l’étude "Le Processus d’individuation chez Goethe" mais de la conclusion de l’ouvrage d’Anna Griève La Science du mal dans les contes merveilleux, où le commentaire du roman de Goethe est à la fois plus bref et plus synthétique).

Au dix-huitième siècle, les contes merveilleux ainsi que l’alchimie cessèrent d’être vivants. L’affirmation de plus en plus marquée du rationalisme et de la pensée scientifique rendait désormais impossible la projection de processus psychiques dans la matière, impossible aussi d’entrer de plain-pied dans un monde tout peuplé de figures étrangères à la réalité tangible, et où l’enchaînement des événements ignore la causalité. Ces récits furent dès lors éprouvés comme ressortissant au domaine du "purement imaginaire", dénué de substance, et la mentalité générale les estima tout juste bons à enchanter les enfants et les cœurs "naïfs", c’est-à-dire puérils. Ils devinrent, comme l’alchimie, les vestiges d’un état révolu de la psyché, et s’il est vrai qu’ils suscitèrent en tant que tels, dans certains mouvements et cercles littéraires, un regain d’intérêt, qui poussa heureusement à les recueillir, cet intérêt ne s’accompagna que rarement d’une appréhension juste de leur nature, d’une compréhension de leur objet véritable, et ne pouvait de toute façon leur rendre une vie qui se retirait d’eux. Les contes, comme l’alchimie, avaient cessé d’être ce que, selon Jung, ils avaient été pendant des siècles : des manifestations de l’esprit compensatrices de l’unilatéralité lumineuse du christianisme historique, restauratrices, par la réintégration du "quatrième", du jeu naturel des contraires dans la psyché, et par là des vecteurs du processus d’individuation.

Or, à la fin du dix-huitième siècle, en 1796, parut le roman de Gœthe Les Années d’apprentissage de Wilhelm Meister, que Frédéric Schlegel (Fragments 1797 – 1798) déclare égal l’importance à la Révolution française, non sans exprimer clairement son mépris pour ceux qui ne sont capables de concevoir une révolution que "bruyante et matérielle".

Et en effet, ce roman marque un moment capital dans l’histoire de l’individuation et par là dans l’histoire de la psyché occidentale. Non qu’il doive être considéré isolément, en dehors du contexte où il est né. Tout au contraire, il est le témoignage le plus achevé du grand mouvement spirituel qui se produisit, très approximativement entre 1770 et 1820, dans l’Allemagne d’alors, et dans la seule Allemagne. Délaissant ses propres formes mourantes ou déjà mortes, parfois depuis longtemps (la légende du Graal s’était éteinte quelques décennies après son apparition), le processus d’individuation "émigra" en quelque sorte et se régénéra en investissant spontanément, de façon évidemment progressive mais qui parut soudain au grand jour, le nouvel état de la psyché et ses productions vivantes. Après des siècles d’introspection et après tant d’œuvres littéraires, surtout théâtrales, mais déjà aussi romanesques, qui avaient présenté depuis la Renaissance, dans toute l’Europe, tant de peintures de la psyché, le processus d’individuation se saisit pour la première fois, dans Les Années d’apprentissage de Wilhelm Meister, très au-delà d’un projet précis ou d’une volonté délibérée de l’auteur, de sa matière propre, c’est-à-dire de la matière psychique enfin pleinement constituée comme telle, dans toute sa densité, sa complexité, dans la variété et la force de tous les liens terrestres, dans l’étoffe même de l’existence quotidienne. Et ce faisant, il se saisit ipso facto de la forme qui lui est consubstantielle, c’est-à-dire de la forme romanesque. Pénétrant plus avant qu’il ne l’avait jamais fait dans l’épaisseur psychique et terrestre, le processus d’individuation réalisait ainsi une nouvelle incarnation de lui-même, il parvenait à un degré plus profond d’incarnation.

Les Années d’apprentissage de Wilhelm Meister sont en effet l’équivalent romanesque d’un conte de quête, qui y reste lisible en filigrane dans la riche peinture psychologique et sociale de personnages qui ne sont plus les différents aspects d’une même psyché, mais des êtres concrètement réels. En premier lieu, l’histoire garde toutes les caractéristiques du récit type d’un conte de quête : situation initiale de manque, d’absence, de stagnation ; éloignement de la maison familiale ; entrée dans le vaste monde ; orientation du désir et, de plus en plus nettement, de tous les événements vers une figure d’anima lointaine, qui n’est rejointe qu’à la fin du récit ; épreuves, errances, erreurs, tours et détours qui mènent finalement à la réalisation de l’union amoureuse. En second lieu, si la figure d’anima (qui, comme c’est le cas dans certains contes, n’apparaît que dans le cours du récit) se révèle progressivement être une femme bien réelle, clairement située dans un milieu social et dans tout un réseau de parenté et d’amitiés, elle n’est cependant d’abord pour Wilhelm qu’une vision fugace et insaisissable, qui, dans l’état de semi-inconscience où il vient de sombrer après avoir été dangereusement blessé, lui semble quasi surnaturelle, et c’est bien en tant que vision infiniment lointaine qu’elle cristallise chez Wilhelm ce même désir qui dans un conte de quête jette le porteur de conscience vers l’inconnu et le guide comme un talisman jusqu’à l’inaccessible. Parce que cette figure d’anima reste longtemps comme flottante à l’horizon du récit et ne s’incarne vraiment que dans sa toute dernière partie, elle exerce pendant tout son déroulement sur le cœur de Wilhelm et sur l’enchaînement des événements cette même action d’aimant qui est celle de la figure d’anima dans les contes de quête. Enfin et surtout, lorsque dans les dernières pages du roman il n’y a plus d’inconnu autour de cette figure, lorsqu’elle est présente en personne et se comporte à chaque instant avec le plus grand naturel, elle n’en reste pas moins étrangement indéfinissable, pareille à une eau dont on ne sait pas l’origine et dont la transparence est justement le mystère, un mystère agissant, dont on ne cesse de ressentir l’effet vivifiant. Ce mystère est d’autant plus fortement ressenti que rien n’est caché. Ainsi le roman préserve-t-il, dans une matière désormais dense et toute terrestre, le caractère "merveilleux", ici au sens littéraire du terme, de la figure d’anima des contes de quête, c’est-à-dire sa dimension archétypale, ce qui maintient cette figure, et de tous les personnages du récit elle seule de façon évidente, dans une double appartenance indécidable, appartenance à la fois à la réalité extérieure, concrète, et à la psyché de Wilhelm.

Au-delà de l’insistance sur le caractère archétypal de la figure d’anima, c’est beaucoup plus profondément que ce roman est "merveilleux", au sens où le sont les contes ainsi appelés et qui a été défini plus haut dans ce travail. En effet, la figure d’anima n’y est pas seulement perçue dans sa dimension archétypale (rappelons que cette perception est commune aux contes merveilleux et aux contes et légendes d’échec), mais, à travers et au-delà de sa qualité propre d’archétype de l’Amante-épouse, comme porteuse de l’archétype du Soi. C’est-à-dire qu’elle éveille le désir non en tant que simple aspiration à la possession et au bonheur, mais en tant que dynamisme de la réalisation intérieure par la mise en relation et l’union des opposés psychiques, elle suscite la quête, elle ouvre la voie de l’individuation. Cette qualité d’anima porteuse du Soi est suggérée par Gœthe en touches successives, d’une délicatesse pleine d’amour. C’est ainsi que la femme apparue à Wilhelm est d’abord évoquée à travers ce que rapportent ses proches de l’enfant qu’elle a été. Elle est décrite, dès ses jeunes années, comme établie par naissance "au-delà du bien et du mal" en quelque sorte, au-delà des contraires, dans une adéquation immédiate à ce que la vie requiert à chaque instant, l’éthique étant tellement devenue un instinct, une nature, qu’elle n’est même plus discernable en tant que telle. C’est cette qualité d’être que saisit et qui saisit Wilhelm dès la première apparition de la figure d’anima, c’est ce qui cristallise son désir, sa "Sehnsucht", et c’est cette "Sehnsucht" qui, comme dans un conte de quête, de façon moins évidemment, moins directement "miraculeuse", mais d’autant plus persuasive, régit les événements et les fait peu à peu converger, par des voies attendues et inattendues, vers celle qui est à la fois l’horizon et le centre discret du récit. Ainsi le roman se meut-il lui aussi dans cet unus mundus qui est proprement le "merveilleux" des contes ainsi désignés, leur élément même. Une finalité organique est à l’œuvre, qui se réalise très en-deçà ou au-delà de toute volonté ou action conscientes, qui tisse les uns aux autres événements et rencontres selon un motif imprévisible et si plein de sens que le hasard, sans cesser de se présenter comme un hasard, est nécessairement perçu comme "synchronicité", c’est-à-dire comme "coïncidence signifiante", voire comme aide magique. Un dessein agit mystérieusement, qui tourne à son accomplissement l’erreur même qui semble devoir le ruiner. Il est possible de l’entrevoir à de rares instants, qui en sont comme les signes, possible même parfois de le favoriser en allant dans la direction indiquée par ces signes, mais c’est rétrospectivement seulement qu’on peut en lire, l’esprit confondu, le cœur pénétré d’une gratitude sans objet, l’invraisemblable continuité et cohérence. C’est là l’expérience du Soi, ou du sens, c’est là le mystère transformant qui fait passer Wilhelm, à la fin du roman, du plan de la perception charnelle au plan de la perception pneumatique. Et ce mystère "merveilleux" est d’autant plus intimement et fortement ressenti comme merveilleux qu’il ne se présente justement pas comme tel.

La "Sehnsucht" imprègne la littérature allemande de l’époque, aussi bien certaines œuvres du Sturm und Drang, au premier rang desquelles le Werther, que des œuvres dites "classiques" – comme Les Années d’apprentissage de Wilhelm Meister – ou "romantiques" – comme le Henri d’Ofterdingen de Novalis ou Le Vase d’or de Hoffmann (la distinction entre classicisme et romantisme recouvrant en littérature allemande et en littérature française quelque chose de fondamentalement différent). Dans son essai Sur le caractère grec, Wilhelm von Humboldt définit la "Sehnsucht" (Cf. Deuxième chapitre, I, page 59) en l’opposant au "Streben". Le "Streben", écrit-il, qui "part d’un concept clair et se dirige vers un but précis, peut se trouver affaibli et même ruiné par les difficultés et les obstacles" ; la "Senhsucht" implique au contraire tant "le caractère incompréhensible de sa propre origine" que "le caractère inaccessible de son objet" et "devant elle, comme devant une magie qui lui est inhérente, toute chaîne tombe brisée sur le sol". On ne saurait mieux définir à la fois le sentiment et le mouvement qui portent dans les contes de quête comme dans le roman de Gœthe le personnage principal et le récit lui-même, ni mieux saisir la contradiction dont vit la "Sehnsucht", orientation de tout l’être vers un inaccessible finalement atteint, mais selon un accomplissement avant tout intérieur, vécu dans cet entre-deux entre réalisation concrète et réalité archétypale qui est justement l’espace du symbole.

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