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Mardi 18 décembre 2018

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Un point de vue de Jung

Réponses à des questions sur Freud

2008


Nous remercions les Editions de l’Herne de nous avoir autorisé à reproduire ici ce texte qui figure dans le Cahier de L’Herne consacré à Jung. (Copyright L’Herne, 1984)

Le correspondant du New York Times à Genève, M. L. Hoffman, qui avait formé le projet d’un article sur Freud, adressa à Jung, le 24 juillet 1953, le questionnaire suivant :

- 1. Quelle est la part de l’œuvre de Freud que vous acceptez ?
- 2. Quel rôle attribuer, dans le développement de votre psychologie analytique, à l’œuvre et aux conceptions de Freud ?
- 3. Selon vous, la théorie freudienne de la sexualité joue-t-elle un rôle quelconque dans l’étiologie des névroses ?
- 4. Voudriez-vous donner une appréciation de la contribution de Freud à notre connaissance de la psyché ?
- 5. Voudriez-vous commenter la valeur de la méthode freudienne comme méthode thérapeutique ?

Jung rédigea en anglais, le 7 août 1953, cette réponse à des questions d’Hoffman. Pour autant que l’on sache, ces réponses ne furent pas publiées par le New York Times ; leur première publication date de 1968, dans Spring (N.d.E).

Réponse de Jung

Comme il est impossible de discuter de l’œuvre de Freud en un court article, je vais me limiter à quelques réponses concises.

1. J’accepte les découvertes de Freud, mais n’accepte que partiellement sa théorie.

2. Les phénomènes de refoulement, de substitution, de symbolisation et d’amnésie systématiques décrits par Freud coïncidaient avec les résultats de mes expériences d’associations (1902-1904). Plus tard (1906), je découvrais des phénomènes similaires dans la schizophrénie. J’acceptais en ces années-là toutes les idées de Freud, mais je ne pouvais me résoudre à admettre la théorie de la sexualité de la névrose et encore moins de la psychose en dépit de l’effort que je fis. J’en vins à la conclusion (1910) que l’insistance unilatérale de Freud sur le sexe devait être un préjugé subjectif.

3. Il est évident que l’instinct sexuel joue un rôle considérable dans tous les domaines de la vie et donc également dans celui de la névrose ; mais il est tout aussi évident que l’instinct de puissance, les nombreuses formes de la peur et les nécessités individuelles revêtent une importance égale. Je ne m’oppose qu’à l’exclusivité de la sexualité tel que cela fut suggéré par Freud.

4. La contribution de Freud à notre connaissance de la psyché est, sans aucun doute, de la plus haute importance. Elle offre une information pénétrante des sombres recoins de l’âme et du caractère humain, qui ne peut être comparée qu’à la Généalogie de la morale de Nietzsche. A cet égard, Freud fut l’un des grands critiques culturels du XIXième siècle. Son ressentiment spécifique éclaire l’unilatéralité de son principe explicatif.

On ne peut pas dire que Freud soit l’inventeur de l’inconscient – C. G. Carus, Eduard von Hartmann vécurent avant lui ; Pierre Janet fut son contemporain – mais il désigna certainement une voie vers l’inconscient ainsi qu’une possibilité précise d’en examiner les contenus. Sous cet angle, son ouvrage sur l’interprétation des rêves s’avéra des plus précieux, bien que d’un point de vue scientifique il soit fort critiquable.

5. La question sur la thérapie psychologique est extrêmement complexe. Nous tenons pour certain que n’importe quels méthode, procédé, théorie sérieusement estimés, consciencieusement appliqués et soutenus d’une juste compréhension humaine peuvent avoir un effet thérapeutique remarquable. L’efficacité thérapeutique n’est en aucun cas la prérogative d’un système particulier ; seuls comptent le caractère et l’attitude du thérapeute. C’est pourquoi je dis à mes élèves : vous devez connaître le mieux possible la psychologie des individus névrosés de même que la vôtre. Si c’est la meilleure, vous allez probablement vous y fier et, en ce cas, vous pouvez être assez sérieux pour appliquer avec dévouement et responsabilité ce que vous savez. Si c’est la meilleure que vous connaissez, alors vous nourrirez toujours un doute raisonnable sur le fait que quelqu’un d’autre pourrait avoir une meilleure connaissance que la vôtre, et, en plus d’une véritable sympathie pour votre patient, vous vous assurerez de ne pas l’égarer. C’est pourquoi vous n’oublierez jamais de vous demander jusqu’à quel point il est en accord ou en désaccord avec vous. Quand il est en désaccord, vous êtes coincés ; si vous n’en tenez pas compte, vous et votre patient serez tous deux bernés.

C’est en premier lieu pour la science que la théorie est importante. Dans la pratique on pourrait appliquer autant de théories qu’il y a d’individus. Si vous êtes sincère, vous prêcherez votre propre évangile, même si vous ne le connaissez pas. Si vous avez raison, cela sera suffisamment exact. Si vous vous trompez, une théorie, même la meilleure, sera également fausse. Rien n’est pire que de justes propos dans la bouche d’un Homme impropre. N’oubliez jamais que l’analyse d’un patient vous analyse vous aussi car, tout autant que lui, vous y êtes impliqué.

Je crains que la psychothérapie ne soit une chose très sérieuse, tout sauf l’application impersonnelle d’une méthode médicale sans inconvénient. Il faut un temps où le chirurgien ne pensait même pas à se laver les mains avant une intervention ; aujourd’hui les médecins continuent de penser qu’ils ne sont pas personnellement engagés par l’application des méthodes psychothérapeutiques.

Pour ces raisons, je m’oppose à tout préjugé concernant l’approche thérapeutique. Par rapport à Freud, je suis en désaccord avec son matérialisme, sa naïveté (la théorie du trauma), ses hypothèses fantaisistes (la théorie de Totem et Tabou) et avec son point de vue purement biologique qui ne tient pas compte du contexte social (la théorie des névroses).

Cela n’est qu’une simple esquisse de certaines positions discutables. Je considère moi-même de telles assertions comme futiles, car il est beaucoup plus important d’avancer des faits qui exigent une conception radicalement différente de la psyché, c’est-à-dire de nouveaux faits inconnus de Freud et de son école.

Il n’a jamais été de mon propos de critiquer Freud à qui je dois tant. J’ai été beaucoup plus intéressé par la poursuite de la route qu’il a tenté de tracer, c’est-à-dire de pousser plus loin la recherche sur l’inconscient qui fut si tristement négligée par sa propre école.

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