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Mercredi 17 octobre 2018

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Le Processus d’individuation chez Gœthe

Extraits d’une étude non publiée d’Anna Griève

2008, par Anna Griève


Rapprochant Goethe et Jung, ce texte décrit le parcours de Goethe comme un "processus d’individuation". Il montre que la pensée de Goethe présente une première élaboration, dans un langage différent, moins psychologique, de cette notion jungienne fondamentale. Partant du premier grand texte de Goethe, "Les Souffrances du jeune Werther" (1774), Anna Griève commente dans la perspective de ce processus la plupart des oeuvres majeures, poèmes, théâtre (Iphigénie en Tauride, Faust) et romans (Les Années d’apprentissage de Wilhem Meister, Les Affinités électives, Les Années de voyage de Wilhelm Meister).
A noter qu’Anna Griève revient sur la pensée et l’oeuvre de Goethe dans la conclusion de son récent ouvrage Les Trois corbeaux, ou la science du mal dans les contes merveilleux, éditions Imago, février 2010.

Nature à l’extérieur, nature à l’intérieur : une même nature, une même structure centrée, un même mouvement autour du centre – si nous nous limitons dans un premier temps, très bref, car les deux notions-clés sont intimement liées, à la notion de polarité. L’idée très ancienne, et très alchimique, très présente chez Paracelse, de l’analogie entre microcosme et macrocosme est fréquemment exprimée par Gœthe. Dans le poème Que serait un Dieu qui n’agirait que de l’extérieur, écrit en 1812, la deuxième strophe commence par ce vers : "A l’intérieur aussi s’ouvre un univers". On ne peut s’empêcher de penser ici au septième sermon aux morts de Jung, dans lequel il compare l’homme à une porte par laquelle on passe du "grand infini", extérieur, au "petit infini", tout aussi infini, mais intérieur, au fond duquel brille une étoile. Dans le poème Testament, écrit et publié en 1829 en même temps que la version définitive des Années de voyage de Wilhelm Meister, Gœthe écrit dans la troisième strophe, après avoir parlé dans les deux premières du soleil extérieur et du cours des astres :

"Tourne-toi aussitôt vers l’intérieur,
Et tu y trouveras le centre…"

C’est de la même façon que s’exprime Wilhelm lorsque, dans sa méditation face au ciel étoilé, il se demande, en une question déjà citée plus haut, comment il pourrait se tenir debout dans cet "ordre éternellement vivant", si ne surgissait en lui aussi "quelque chose de vivant, animé d’un mouvement persévérant, se déplaçant en cercle autour d’un centre pur". Mais même lorsque la formulation, comme dans les deux poèmes cités à l’instant, semble s’orienter vers l’analogie, le lien entre macrocosme et microcosme n’est plus chez Gœthe fondamentalement analogique, comme par exemple chez Paracelse, chez qui les organes du corps humain et les humeurs qu’ils sécrètent sont en correspondance avec les planètes. Gœthe n’est plus dans la projection, dans ce que Jung appelle "la participation mystique". L’analogie chez Gœthe n’est pas première : elle est, là où elle apparaît, fondée dans la perception de la force créatrice une en elle-même comme en tous ses processus et elle mène à cette perception. Ce que Gœthe recherchait dans son étude de la nature à travers tous ses règnes, humain compris, le plus élevé, mais pas pour autant séparé d’elle et ne devant jamais être considéré en dehors d’elle, c’est l’Un. Faust avait certes renoncé, dès le début de la tragédie du même nom, à comprendre cet Un dans une formule magique, comme il l’avait espéré un instant en contemplant le "signe du macrocosme", à l’atteindre directement, à saisir directement "ce qui tient le monde ensemble" – et Gœthe y avait renonçé avec lui. Mais toute son activité dans tous les domaines visait à saisir l’Un à travers le singulier, non pas comme loi, ou du moins pas d’abord comme loi, mais comme force et principe d’organisation et de croissance. *Dans cette quête de l’Un, l’expérience intérieure ne se séparait pas pour lui de la recherche scientifique : au contraire elle guidait cette recherche et la couronnait. L’Un est présent dans la polarité. Depuis que l’unité divine s’est ouverte en une dualité qui a produit tous les contraires, tous ces contraires sont dans un état non symétrique, instable et mouvant, mais pourtant constamment maintenu, de tension et d’équilibre, ce qui implique, dans l’inanimé et surtout dans l’organique, la présence agissante d’un centre où le Un premier, quoique de façon cachée, est toujours perceptible. Dans les règnes non humains, ce centre est immanent à la matière elle-même, et témoigne déjà, au sein de la matière, de la présence de l’esprit, qui se manifeste avant tout, dans les régnes de la nature animée, par "l’intensification" ("Steigerung"), un des "deux grands ressorts" de la nature, ainsi que l’écrit Gœthe en mai 1828 dans une lettre au chancelier von Müller : "la notion de polarité appartient à la matière, dans la mesure où nous la pensons matérielle, la notion d’intensification appartient à la nature dans la mesure où nous la pensons spirituelle ; la polarité consiste en un rapport constant d’attirance-répulsion, l’intensification consiste en une tendance constante à s’élever toujours davantage. Parce que la matière ne peut jamais exister sans l’esprit, ni l’esprit exister et agir sans la matière, la matière a la capacité de s’intensifier (ou de "s’élever"), de même que l’esprit ne renonce jamais à attirer et repousser ; tout comme celui-là seul a le pouvoir de penser qui a suffisamment séparé pour unir, et suffisamment uni pour pouvoir à nouveau séparer." On voit à quel point alchimique, et peu cartésienne, est la conception de la nature chez Gœthe. La polarité de l’esprit et de la matière est constitutive de la matière elle-même, comme l’attirance-répulsion de tous les autres contraires en elle. Et l’intensification elle-même est une polarité en elle-même, puisqu’elle vainc la tendance de la matière à se maintenir sur un plan horizontal et à répéter perpétuellement le même, mais remporte cette victoire au sein de la matière. On pourrait même dire que l’intensification est une double polarité croisée au centre et selon un axe : elle reste un ordre centré de tous les contraires, comme dans le plan purement horizontal, et en même temps elle est une tension entre une lourdeur et une rigidité de la matière d’une part, et d’autre part une poussée vers la différenciation et l’élévation, qui est elle aussi inhérente à la matière, l’esprit en elle "dans la mesure où nous la pensons spirituellement". C’est là, sans doute, une pensée paradoxale, qui laisse l’intellect insatisfait, parce qu’il veut des séparations nettes et absolues ; mais on peut passer avec un sourire sur son insatisfaction, car cette pensée paradoxale rend seule compte du réel, c’est-à-dire du mystère qui est le fond du réel et qui est l’identité des contraires ; leur identité dans le "plérôme", avant la manifestation, puis au sein de la manifestation, dans le virtuel en tout être, dans l’inconscient en l’homme, qui sont encore le plérôme, l’indifférenciation première des contraires persévérant dans le déploiement de la différenciation, et qui est comme le réservoir d’une différenciation toujours croissante, jusqu’à cette différenciation la plus haute appelée par la Conscience archétypale, et qui mène dans l’existence du symbole à l’union de contraires parfaitement distincts, à la révélation de leur identité intime dans leur parfaite distinction : ce qui est la naissance de l’Esprit à lui-même au sein de la matière au travers de laquelle il s’est si longtemps cherché, et en même temps l’accomplissement de la matière, la production de la Pierre.

Ce dernier développement n’est pas expressément dans Gœthe, mais il est parfaitement fidèle à son esprit, et fait ressortir à quel point il se situe dans la ligne qui mène de l’alchimie à Jung. Afin d’éclairer un peu mieux la notion d’intensification, nous voudrions citer ici un passage d’une note de Gœthe qui figure dans ses œuvres complètes et que reproduit l’édition de Hambourg dans son commentaire (tome 13, page 560) : "Ce qui entre dans la manifestation, doit se séparer pour pouvoir y entrer. Ce qui a été séparé se cherche à nouveau, et peut (ou veut ?) se retrouver et s’unir ; à un niveau inférieur, en se mélangeant à son contraire, en s’assemblant à lui, et la production est alors nulle ou du moins indifférente. Mais l’union peut se faire aussi à un niveau et dans un sens supérieurs, ce qui a été séparé commençant par s’intensifier et produisant alors, par l’union de ses aspects intensifiés, un troisième : un être nouveau, plus élevé et inattendu." Dans le paragraphe immédiatement précédent de la même note, Gœthe écrit que par l’intensification la nature peut multiplier ses productions "à l’infini et jusqu’au plus incomparable". Ce dernier mot rappelle le passage déjà cité du journal d’Odile dans Les Affinités électives : "Ce qui est parfait dans son genre doit dépasser son genre, doit devenir autre chose, quelque chose d’incomparable." C’est alors la métamorphose à son plus haut degré d’accomplissement, et c’est bien, pour Gœthe, cette métamorphose qui est le véritable sujet du roman. Chez la plante, l’intensification se manifeste dans la métamorphose de l’organe premier, la feuille, qui conduit de l’informe de la racine à la différenciation extrême de la fleur, unité centrée, splendeur et fécondité nouvelle, la polarité produisant à travers l’intensification le couple d’opposés à la fois le plus fortement opposés et le plus intimement et efficacement unis : celui des racines et du sommet. Chez l’animal supérieur, l’intensification se manifeste dans la métamorphose de la vertèbre qui conduit du bout de la queue jusqu’aux os du crâne, Gœthe ayant formulé dès 1790 la première théorie de leur origine vertébrale. Mais la métamorphose, qui s’opère de façon entièrement inconsciente chez la plante et l’animal, c’est-à-dire là où la matière et l’esprit ne sont pas encore constitués comme contraires, la conscience n’étant pas née ou n’existant qu’à un degré encore très bas, ne s’opère plus de cette façon toute spontanée lorsque la conscience a atteint un niveau supérieur – nous dirions : lorsque la conscience a atteint un niveau tel qu’elle est mûre pour prendre sa dimension archétypale et pour jouer par là son rôle dans le processus de la création. La métamorphose d’Odile est bien un processus qui s’éveille spontanément en elle, mais ce processus demande, pour s’accomplir, qu’Odile en prenne pleinement conscience et y adhère de toute sa volonté : la conscience et la volonté doivent ici, en vue de l’accomplissement du processus, épouser le mouvement de la nature.

La conscience chez l’homme, aux deux sens du terme (capacité de différenciation et Conscience archétypale), doit entrer dans la polarité la plus forte avec l’inconscient – Gœthe n’emploie évidemment pas ce mot, mais l’inconscient est présent dans Les Affinités électives dans la passion d’Odile et d’Edouard, dans le "démonique" – car sans cette polarité de tension extrême il n’y a pas en l’homme d’intensification, pas de métamorphose. Chez la plante et l’animal, l’intensification n’a pas besoin, pour se produire, de cette tension extrême : il y suffit de la seule tendance de l’esprit présent dans la matière – "dans la mesure où on la considère spirituellement" ! – à s’élever. Gœthe à notre connaissance n’a jamais exprimé la pensée que, chez l’homme, l’énergie nécessaire à la transformation naît de la tension extrême entre les contraires ; c’est chez Jung que cette pensée se trouve exprimée, sur la base d’un constat psychologique, que les contes traduisent à leur façon imagée par la distance immense qui sépare le lieu d’où part celui qui entreprend la quête et le pays qu’il cherche à atteindre, comme aussi par le caractère radicalement étranger l’un à l’autre de ces deux lieux psychiques. Mais toujours, lorsque Gœthe décrit une métamorphose, il montre une tension extrême entre les opposés, aussi bien dans les "Confessions d’une belle âme" que dans Iphigénie en Tauride et dans Les Affinités électives

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