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Articles et points de vue sur genre et développement

Les effets de l’approche genre : entre conscientisation et changements dans les pratiques

Héloïse Prévost, doctorante en sociologie, spécialisée sur les questions de genre et de développement

Jeudi 21 janvier 2016


Des entretiens sociologiques avec les femmes et les hommes du projet d’Asfodevh ont fourni quelques pistes sur les processus de prise de conscience des inégalités, amenant à des évolutions de pratiques.

Comment se traduit l’approche genre, dans les discours et dans les pratiques, pour les acteurs et les actrices impliqué-es dans le programme Genre et économie au Bénin ? Pour les formateurs et formatrices enquêté-es, des changements se sont opérés dans les pratiques professionnelles, de façon cependant différenciée. Pour certain-es membres des groupements, un processus de pensée critique s’est instauré et a permis de favoriser certaines dimensions d’empowerment [1] individuel et collectif.

Différents membres d’associations ont bénéficié d’une formation sur le genre, notamment en participant à une semaine intensive au Centre International de Formation de l’OIT à Turin. Une analyse des pratiques de deux hommes et une femme est présentée ici. Chacun-e s’est approprié l’approche genre et l’a retranscrite dans ses pratiques professionnelles, même si un changement réel est davantage affirmé pour la formatrice que pour les formateurs.

Au cours de l’entretien sociologique, celle-ci parle longuement du processus d’émancipation qu’il est possible d’initier pour les femmes, le décomposant au niveau de la sphère privée puis dans le monde professionnel et, enfin, à l’échelle politique. Les savoirs acquis lors des formations ont été traduits dans son quotidien. Elle a initié des changements au sein de sa sphère professionnelle, auprès de ses collègues et auprès des femmes qu’elle suit dans son activité de facilitatrice communautaire. Non seulement elle s’impose la parité dans la sélection de ses équipes membres des organisations communautaires de base (OCB) mais elle s’efforce de sélectionner des femmes non alphabétisées en prenant le temps de les former : « Ça m’a coûté ! Au début, elles étaient très perdues ! Mais avec le temps, le suivi, l’accompagnement et tout, aujourd’hui elles sont à niveau ! Je suis fière de les voir comme ça ! Parmi les responsables OCB, il y a des mamans qui ne sont pas du tout lettrées et qui sont présidentes, d’autres trésorières, secrétaires ». Il s’agit donc d’un engagement de la part de la formatrice, d’une révision de ses pratiques professionnelles et d’un renoncement à la facilité afin de répondre à sa vision de l’égalité.

Les deux formateurs hommes expriment tous deux une envie de continuer à se former sur ces questions et de piloter des projets visant à inclure les problématiques de genre. L’un explique que cette approche était intégrée dans les éléments fondamentaux de la structure où il travaille, mais sans terrain d’application ni de projet l’intégrant. « On a saisi l’opportunité du FSP pour entrer dans le genre ». Depuis, il a facilité l’intégration de femmes dans sa structure où il n’y avait que des hommes. Cependant, pour les formateurs, malgré une appropriation des outils, il reste difficile de repenser ses propres privilèges liés à l’appartenance au groupe social des hommes et de déconstruire sa position de pouvoir. Par exemple, pour des tâches assimilées à la sphère domestique (servir et débarrasser, nettoyer, préparer le thé, faire des courses personnelles), ces deux hommes reconsidèrent difficilement leur privilège de reléguer ces tâches à leurs collègues femmes.

Quelle différence peut faire une intervention intégrant les problématiques de genre ? Quels changements sociaux peuvent être initiés par la participation à des projets non aveugles au genre ? Un changement social ne se mesure pas en indicateurs quantitatifs figés mais nécessite une analyse fine sur la durée.

Parmi les femmes des groupements en zones rurales, l’appréhension de l’approche genre dans les projets a pu se traduire sous différentes formes. La participation à la formation leur a ouvert un espace de négociation de leur disponibilité. Afin de se rendre aux réunions et aux sessions de formation, plusieurs participantes ont dû discuter avec leurs maris pour obtenir une liberté de mouvement et parfois une redistribution de tâches domestiques. Quand certains ont été réticents, elles ont insisté et réexpliqué leurs motivations et les avantages. Face à trop d’opposition de la part de maris, une mobilisation collective des femmes a pu advenir : elles se concertent et agissent ensemble pour infléchir les récalcitrants. Un pouvoir avec [2] naît de cette résistance des femmes. Cela se traduit par une « capacité de conscience critique collective [3] », une conscientisation du fait que les problèmes sont liés à leur rôle social (domestique et maternel) et à la position de pouvoir que détiennent leurs maris. Elles identifient qu’il ne s’agit pas de problèmes individuels mais collectifs (commun au groupe social des femmes) donc sociétaux, culturels et politiques, et qu’ils peuvent être changés par une mobilisation. Grâce aux formations, certaines femmes ont acquis une facilité à discuter de certaines choses au sein du ménage. Deux des femmes interrogées estiment que ce changement dans les échanges avec leur mari a permis d’« aplanir beaucoup cette supériorité qu’il y avait des hommes sur les femmes ». Une conscience vis-à-vis des violences faites aux femmes a été formulée par deux enquêtées qui spontanément ont parlé d’« hommes qui maltraitent les femmes » et dit combien cela les révolte : « Ça, je ne suis pas d’accord. On n’est pas des esclaves. Certains hommes maltraitent les femmes. S’il peut y avoir une loi, ça sera très bien. Les femmes ne sont pas la cause (des violences). »

La capacité à formuler des idées, une opinion, et les changements dans la relation avec le mari sont deux éléments de perception du pouvoir de [4] qui se traduit de façon individuelle et collective (Charlier, 2006). Le pouvoir avec et le pouvoir de sont deux des pouvoirs du processus d’empowerment. L’autonomisation des femmes dans leurs activités se traduit dans leurs différents rapports sociaux, montrant combien la sphère productive et reproductive est imbriquée.


Cet article est extrait du travail de mémoire de Master II GEPS d’Héloïse Prévost, 2013, « Conceptions de l’égalité, circulation des notions, logiques dans le développement : quelle autonomisation pour les femmes ? Le cas du FSP Genre et économie, femmes actrices du développement à travers le projet d’Asfodevh au Bénin », Département de sociologie, Université Toulouse II Le Mirail.

Le concept de conscientisation a été développée par Paolo Freire, qui préconisait la lutte contre l’oppression en favorisant, chez les populations opprimées, dans un premier temps, la prise de conscience des situations d’exploitation qu’elles vivaient puis, dans un second temps, l’engagement dans une transformation collective des rapports sociaux (Vallerie, 2008). Les travaux de P. Freire sur la méthode de la conscientisation (Pédagogie des opprimés, 1968) ont probablement inspiré le concept d’empowerment.

Notes

[1] Empowerment est ici entendu comme un processus dynamique d’acquisition de différents pouvoirs (pouvoir sur, pouvoir intérieur, pouvoir de, pouvoir avec), au niveau individuel et collectif.

[2] Le pouvoir avec est un pouvoir social et politique, pouvoir de nature collective qui provoque des changements dans les différentes sphères de la société.

[3] Éléments de perception du pouvoir avec proposé par S. Charlier dans sa grille d’analyse de l’empowerment (Charlier, 2006).

[4] Le pouvoir de permet de développer des connaissances, un savoir-faire et un savoir critique et un savoir être. Cette notion renvoie à la capacité de prendre des décisions, d’avoir de l’autorité, regroupant les capacités intellectuelles et économiques, à l’accès et au contrôle des moyens de production et des bénéfices.

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