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Film « La Syndicaliste », ou du danger de s’opposer au pouvoir financier et patriarcal

Dimanche 5 mars 2023


Dans La Syndicaliste, toute ressemblance avec des faits et des personnages réels est voulue. Le film [1] raconte le combat mené en 2012 par Maureen Kearney, une responsable syndicale qui entend dénoncer des magouilles au plus haut niveau politique entre son entreprise Areva et la Chine, menaçant des milliers d’emploi. Harcelée, menacée puis victime d’une agression violente, elle dépose plainte mais c’est elle qui sera condamnée par la justice pour avoir menti [2]...

Le traumatisme est décuplé. C’est David contre Goliath. « Il faudra dix ans pour que mes amis disent “Maureen est de retour” », déclarait fin février la vraie Maureen Kearney lors d’un débat après une projection, aux côtés du réalisateur Jean-Paul Salomé. Celui-ci dit avoir écrit le rôle pour Isabelle Huppert (la « Daronne » de son film précédent), laquelle, comme toujours remarquable, l’incarne si bien, jusqu’au chignon blond et aux boucles d’oreille, que l’on est saisi par la ressemblance en voyant arriver la vraie Maureen sur le plateau.

Le film commence comme un thriller politique, mettant en scène les différents protagonistes – Anne Lauvergeon, présidente ambiguë du Directoire d’Areva (Marina Foïs), son successeur caractériel Luc Oursel (Yvan Attal) ou encore Arnaud Montebourg, ministre de l’Économie et du Redressement productif (Christophe Paou)… Peu à peu, explique Salomé, le film va « dérailler » et se centrer sur l’histoire de Maureen, dont la vie devient un enfer. Ses relations avec ses proches sont bouleversées ; si son mari (Grégory Gadebois) préfèrerait de loin qu’elle lâche l’affaire à temps, il va continuer de la soutenir.

Le film s’ouvre alors à des questions plus larges, avec fluidité et sensibilité. Il montre en quoi être une femme et ne pas faire partie de l’élite font de Maureen Kearney une proie facile pour l’establishment ; sous pression, la gendarmerie bâcle l’enquête, des dossiers disparaissent... On ne la croit pas ou on fait semblant de ne pas la croire, en allant chercher pour l’affaiblir des faits dans son lointain passé. « C’est une histoire de classe, de caste. Maureen ne fait pas partie de l’élite qu’elle fréquente », déclare le réalisateur. Il précise qu’il avait par ailleurs une raison personnelle de s’élever contre les violences faites aux femmes – son film est dédié « À [sa] sœur Hélène ».

Si Salomé sait filmer la brutalité et le clinquant de la domination, masculine et de classe, sûre d’elle et arrogante, à plusieurs reprises il rend aussi au plus juste la solidarité entre femmes et, en particulier, la sororité dans l’intimité : c’est la femme de ménage qui découvre Maureen au sous-sol, ligotée et baillonnée, le manche du couteau qui l’a scarifiée enfoncé dans le sexe ; la scène devient bouleversante lorsqu’elle la délivre avec une infinie douceur infinie dans ses mots et dans ses gestes. « Je n’ai pas montré le couteau dans les détails », déclare le réalisateur. Le plus difficile, ça a été de filmer l’œil de Huppert de très, très près » pour y voir ses réactions. »

Maureen Kearkey n’est pas retournée dans son syndicat (la CFDT qui, précise-t-elle, l’a toujours soutenue, ainsi que son entourage). Aujourd’hui, elle lutte contre les violences judiciaires faites aux femmes, dans le cadre d’une association, et elle insiste sur l’importance de dire aux victimes « On vous croit ». Elle confie : « On me considère comme une lanceuse d’alerte, mais je n’en avais pas du tout conscience. Je ne me considère pas comme une héroïne et je n’aurais jamais continué si j’avais su ce que j’allais endurer ! »

Dix ans après, cette affaire comporte toujours des zones d’ombre. Le réalisateur a ajouté des scènes de son cru (pour inspirer la justice ?), comme une audition de députés sur le sujet ou le fait que la syndicaliste fasse appel. Il réussit à faire d’une histoire glaçante un film juste, prenant et émouvant. Beaucoup de plans sont inondés de lumière, d’autres, comme les scènes en extérieur, offrent des respirations, ce qui évite de plomber le propos – et les spectateurs.

Elisabeth Perrot-Lanaud

Notes

[1La Syndicaliste, de la journaliste Caroline Michel-Aguirre, 2019 (Stock)

[2Plus que le transfert de technologie, c’est la corruption que le pouvoir cherchait à cacher, voir l’article de l’Observatoire du nucléaire (1er mars) : >>>>.

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