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Programme Genre et économie, les femmes actrices du développement

Mamadou Yacouba : Le genre à la croisée de l’intime et du professionnel

Interviews réalisées entre 2010 et 2012 par Bénédicte Fiquet, Adéquations

Mardi 1er janvier 2013

Mamadou Yacouba est chargé de projet pour le SAFEM (Salon international de l’artisanat pour la femme), depuis 2007. Marié, père de trois jeunes enfants, il témoigne de son engagement personnel et professionnel en faveur de relations plus égalitaires entre les femmes et les hommes


Mots clés : prise de conscience, effet boule-de-neige, malentendus autour du concept de genre, implication des hommes

«  Globalement, j’ai participé à trois formations au genre, dont l’une dans le cadre d’un projet antérieur au programme Genre et économie. Dans un premier temps, je ne me rendais pas compte de cette surcharge de travail qui pèse sur les épaules de nos femmes, de nos mères, de nos sœurs. Je trouvais normal que le mari en rentrant à la maison attende qu’on lui amène à boire, qu’on lui amène l’assiette et les couverts… Ça ne me posait pas de problème.Mais avec ces formations au genre, j’ai compris que nous ne pouvions pas rester à l’écart de cette question du temps de travail des femmes, qu’il fallait s’y mettre. Une femme travaille de six heures à vingt-trois heures ! Et même l’eau, nous attendons qu’elle nous l’apporte ? C’est inhumain !Ces formations m’ont permis de réaliser qu’il y a des réalités que nous ne voyons pas, des réalités que nous n’imaginons même pas.

Une prise de conscience qui influe sur l’intime et le quotidien

J’avais acheté un congélateur pour ma femme. Dans notre pays, un congélateur, c’est comme un capital. Votre femme peut vendre de l’eau fraiche, de la glace... Dans un premier temps comme j’avais payé le congélateur, je pensais qu’ensuite ma femme n’avait qu’à se débrouiller. A la fin de son travail journalier, elle devait donc aller chercher de l’eau au robinet qui est environ à 150 mètres, revenir avec son seau puis remplir des sachets pour les mettre au congélateur. Avant je me contentais de la regarder parce que je trouvais ça normal. Mais après je me suis dit que ça ne pouvait pas continuer. Maintenant quand je constate que ma femme est très fatiguée, je lui dit : « Repose-toi ». Je vais moi-même au robinet, je remplis les sachets et je les mets au congélateur. Et quand elle revient avec les revenus, je lui dit : « Garde ça, c’est pour toi. C’est toi qui a commencé, ce n’est pas pour moi, ça t’appartient ». Quand je rentre le soir à la maison, je ne peux plus m’asseoir pour attendre que ma femme m’apporte à boire. Je vais directement au frigo, je prends mon eau, ma glace et je me sers.

Dans un premier temps, ma femme n’arrivait pas à comprendre. Elle pensait qu’elle avait fait quelque chose qui m’avait déplu, que j’étais fâché contre elle et que je lui signifiais que je n’avais plus besoin de ses services. J’ai du lui expliquer que ce n’était pas le cas, qu’à travailler ainsi depuis le matin, elle était trop fatiguée. Alors que moi, j’avais travaillé, c’est vrai, mais assis sur une chaise, dans un bureau climatisé et que j’étais donc moins fatigué qu’elle. J’ai du la rassurer, lui dire que je n’étais pas fâché contre elle, que ce n’était que des petites choses qu’il était normal que je fasse. Je n’ai pas réussi à la convaincre tout de suite. Ce n’est qu’avec le temps et après une longue phase d’observation, quand elle a vu que je faisais toujours les mêmes blagues et que je continuais les causeries avec elle, qu’elle a fini par me croire.

Et très sincèrement, aujourd’hui, pendant qu’elle prépare le dîner le soir, je lave mes trois enfants, sans aucun problème. Au début, je faisais tout ça en cachette. Maintenant, je le fais ouvertement et sans complexe. Si ma femme peut le faire, pourquoi pas moi ? Je peux faire n’importe quel travail, qu’il soit destiné à l’homme ou à la femme, que ce soit chez moi, ou à l’extérieur. D’ailleurs, si je ne fais pas quelque chose, c’est elle, maintenant qui me rappelle à l’ordre.

Surmonter le jugement des autres

Avant, je n’attachais pas vraiment d’importance aux enfants. Je me disais que s’occuper des enfants, c’était une affaire de femme. Lorsque les jumelles sont nées, j’ai du accompagner ma belle mère pour les emmener à une consultation médicale, car elle ne pouvait pas porter les deux bébés et ma femme était immobilisée. J’étais le seul homme parmi toutes ces femmes et terriblement gêné. Je me demandais ce que je faisais là. A tel point que l’une d’elle m’a pris la petite. A l’époque, je n’avais pas compris que ce que les femmes pouvaient faire, les hommes pouvaient le faire aussi.

Mais aujourd’hui, je me sens à l’aise. Je change même mes filles au milieu de la cour, je jette le caca dans les toilettes, ça ne me pose aucun problème. Quand j’ai mes deux filles sur les genoux, quand je les porte, que je circule avec elle dans le quartier, je suis fier de le faire. C’est une fierté de m’occuper de mes enfants. Aujourd’hui les filles sont très proches de moi, sans doute plus proches que de leur mère. Au début, les voisins, voyaient ça mal parce qu’ils ne comprenaient pas. Ils pensaient qu’il y avait des gri-gri là-dessous. Un cadre comme moi, chargé de projets, qui va à la maison, qui va au robinet, qui prend le seau d’eau, qui lave les enfants… Ils disaient : « Ah ta femme, elle t’a ensorcelé, c’est pourquoi, tu fais tout ça ». J’ai répondu : « Non, ce n’est pas les gri-gri. C’est une vision que j’ai ». Et aujourd’hui, je vois des voisins qui le matin sortent à 7 heures acheter le pain pour le petit déjeuner, alors qu’avant c’était leur femme qui le faisait. Dans la cour, nous sommes six familles et les choses commencent à changer.

Dans ma famille aussi les choses évoluent. Ils ont compris que les choses changent et surtout que ce n’était pas un tabou de laver son enfant, de le prendre sur son dos etc. Ma mère est décédée mais mon père habite dans une cour à 2 km de chez nous. Au début quand j’emmenais les enfants lui rendre visite sans leur maman, c’était mal vu. Mais maintenant, il l’accepte.

Et les femmes maintenant, elles prennent ça pour une preuve d’amour. « Ah, vraiment, mon mari, il m’aime ». Mais je crois que c’est au delà de l’amour. Que vous aimiez ou n’aimiez pas une femme, il faut faire cette activité. Parfois c’est dans cette entraide que l’amour vient. Quand vous faites la lessive, que vous prenez un pagne par un bout et que votre femme sans le savoir prend l’autre bout du pagne et que vos mains se retrouvent… Ça c’est important, c’est intéressant. Ça rapproche. Le genre, ça rapproche les hommes et les femmes et ça crée la confiance.

Des actes en adéquation avec le discours

La principale difficulté pour diffuser cette approche genre, c’est d’abord la communication et les problèmes d’incompréhension qui découlent d’une communication mal maîtrisée. Est-ce que ça vient de moi ? Est-ce que je communique mal ? Aujourd’hui, je suis catalogué. Quand je prends position sur un problème concernant les femmes, on me rétorque : « Ah toi, depuis que tu es au SAFEM, tu défends toujours les femmes, même à tort ». Moi-même avant d’avoir été formé au genre, rien que ce terme de « genre », m’énervait. Je croyais qu’il s’agissait d’inverser les rôles. Nous étions sensés remettre nos pantalons aux femmes et prendre leur pagne. Voilà ce que nous avions reçu du genre ! La communication, il faut qu’on sache la faire. Sinon, c’est un danger. Nous avons vraiment besoin d’outils par rapport à la communication. C’est pourquoi aujourd’hui, je préfère passer par les actes que par la parole.

Quand vous posez un acte, c’est plus convaincant que de passer par les mots. Dans le cadre de notre travail au SAFEM, le plus délicat est de faire comprendre aux hommes que nous ne cherchons pas à monter les femmes contre eux. On ne peut sans doute pas les rassurer à court terme. Mais à long terme, et là encore en posant des actes, on pourra les amener à comprendre. Quand je me déplace dans un village, rien ne m’empêche de porter le sac de notre coordinatrice, d’aller chercher l’eau, d’installer les nattes pour que les personnes s’assoient. Pour un villageois, voir quelqu’un de la ville agir de cette manière, c’est quelque chose qui peut marquer, j’en suis persuadé. Il faut que nous montrions que nous mêmes, ne sommes pas au delà de tout ça. Quand vous posez des actes, vous montrez. C’est comme un chemin que vous êtes en train de montrer aux femmes et aux hommes. C’est mieux que de parler, parler… Quand vous parlez et que vous partez, vous partez avec ce que vous avez dit. Mais quand vous posez un acte, ça reste dans les mémoires. « Ah, le jour où le monsieur de la ville est venu, voilà ce qu’il a fait… Si le monsieur de la ville a fait ça, pourquoi ce serait un problème pour moi ? ».

Veiller à de ne pas créer la discorde et impliquer les hommes…

Il faut aussi que nous fassions les choses de façon transparente. Si nous rassemblons les femmes, il faut que les hommes sachent de quoi nous allons parler, sinon nous n’attirerons que la méfiance. Il faut que nous arrivions à leur faire comprendre qu’il ne s’agit pas de monter les femmes contre les hommes, mais que nous faisons tout ça pour le développement, pour faire avancer la communauté. Dans un premier temps au SAFEM, nous avons réunis les femmes sans rien dire aux hommes, mais aujourd’hui nous avons compris que ce n’était pas une bonne méthode. Partout ou nous passons, il faut impliquer les hommes.  »

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