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L’encyclique Laudato Si du Pape François, l’écologie humaine et le genre

Dimanche 21 juin 2015, par Yveline Nicolas


La très lyrique encyclique Laudato Si ("Loué sois tu") et son programme « d’écologie intégrale » publiée par le Pape produit un grand effet médiatique. Il faut se féliciter de ce plaidoyer complet et direct sur le caractère dramatique de la crise écologique et sociale et espérer que, outre énerver les lobbies qui financent des études pour alimenter le climato-scepticisme, il aura un impact pour mobiliser les croyant-es comme les non-croyant-es qui ne seraient pas encore convaincues des révolutions à accomplir pour sauver celle que les Améridiens appellent depuis longtemps la Terre Mère [1].

Les décideurs politiques, économiques et financiers seront-ils sensibles à cette critique du mode de développement fondé sur la croissance et des inégalités croissantes entre une poignée de privilégiés et prédateurs et des populations de plus en plus paurérisées ? Venant du Vatican, les constats, analyses et propositions de longue date d’acteurs de la société civile seront-il plus écoutés : système mondial insoutenable, lien entre dégradation de l’environnement et dégradation sociale, absence d’impact positif de la croissance, illusion de l’approche par le marché, impasse du consumérisme, reconnaissance de la dette écologique entre le Nord et le Sud, reconnaissance des biens communs ? Et même promotion d’une « certaine décroissance dans quelques parties du monde mettant à disposition des ressources pour une saine croissance en d’autres parties »...

Au milieu de toutes ces considérations auxquelles on ne peut qu’applaudir, se glissent deux fondamentaux indestructibles de la doctrine du Vatican, qui, eux, nécessiteraient d’être exprimés de façon plus directe et mieux documentés par l’encyclique, afin de favoriser le débat...

Bien sûr, et même si le langage est allusif, il s’agit des questions de genre et de liberté des femmes à disposer de leur corps, ainsi que de libre choix d’orientation sexuelle.

« Certaines politiques de santé reproductive » sont épinglées dans un passage au demeurant assez convainquant sur la question démographique. Mais on sait que les enjeux autour de la santé sexuelle et reproductive sont l’éternelle pierre d’achoppement lors des conférences internationales et que le Vatican fait une pression énorme, allié avec d’autres pays comme les dictatures du Moyen-Orient, pour la non reconnaissance des « droits sexuels et reproductifs » des femmes, qui incluent l’accès à la contraception et à l’avortement.

Extrait : « Au lieu de résoudre les problèmes des pauvres et de penser à un monde différent, certains se contentent seulement de proposer une réduction de la natalité. Les pressions internationales sur les pays en développement ne manquent pas, conditionnant des aides économiques à certaines politiques de “ santé reproductive ” ». Mais « s’il est vrai que la répartition inégale de la population et des ressources disponibles crée des obstacles au développement et à l’utilisation durable de l’environnement, il faut reconnaître que la croissance démographique est pleinement compatible avec un développement intégral et solidaire. Accuser l’augmentation de la population et non le consumérisme extrême et sélectif de certains est une façon de ne pas affronter les problèmes. On prétend légitimer ainsi le modèle de distribution actuel où une minorité se croit le droit de consommer dans une proportion qu’il serait impossible de généraliser, parce que la planète ne pourrait même pas contenir les déchets d’une telle consommation. En outre, nous savons qu’on gaspille approximativement un tiers des aliments qui sont produits, et « que lorsque l’on jette de la nourriture, c’est comme si l’on volait la nourriture à la table du pauvre. De toute façon, il est certain qu’il faut prêter attention au déséquilibre de la distribution de la population sur le territoire, tant au niveau national qu’au niveau global, parce que l’augmentation de la consommation conduirait à des situations régionales complexes, à cause des combinaisons de problèmes liés à la pollution environnementale, au transport, au traitement des déchets, à la perte de ressources et à la qualité de vie, entre autres ».

Sur les relations entre femmes et hommes, l’encyclique rappelle au passage sa position classique de la différence des sexes, qui naturalise le « féminin » et le « masculin » comme des caractéristiques innées et complémentaires – contrairement à l’approche sociologique de genre pour laquelle les rôles et identités masculins et féminins sont une construction sociale et culturelle, variable dans le temps et l’espace et le plus souvent fondée sur des inégalités entre femmes et hommes. Cette fois, c’est l’écologie humaine elle-même qui serait menacée par « l’attitude qui prétend effacer la différence sexuelle parce qu’elle ne sait plus s’y confronter ».

Extrait : « L’écologie humaine implique aussi quelque chose de très profond : la relation de la vie de l’être humain avec la loi morale inscrite dans sa propre nature, relation nécessaire pour pouvoir créer un environnement plus digne. Benoît XVI affirmait qu’il existe une ‘‘écologie de l’homme’’ parce que « l’homme aussi possède une nature qu’il doit respecter et qu’il ne peut manipuler à volonté ». Dans ce sens, il faut reconnaître que notre propre corps nous met en relation directe avec l’environnement et avec les autres êtres vivants. L’acceptation de son propre corps comme don de Dieu est nécessaire pour accueillir et pour accepter le monde tout entier comme don du Père et maison commune ; tandis qu’une logique de domination sur son propre corps devient une logique, parfois subtile, de domination sur la création. Apprendre à recevoir son propre corps, à en prendre soin et à en respecter les significations, est essentiel pour une vraie écologie humaine. La valorisation de son propre corps dans sa féminité ou dans sa masculinité est aussi nécessaire pour pouvoir se reconnaître soi-même dans la rencontre avec celui qui est différent. De cette manière, il est possible d’accepter joyeusement le don spécifique de l’autre, homme ou femme, oeuvre du Dieu créateur, et de s’enrichir réciproquement. Par conséquent, l’attitude qui prétend « effacer la différence sexuelle parce qu’elle ne sait plus s’y confronter », n’est pas saine ».

Fallait-il vraiment, dans un texte aussi "révolutionnaire", prévoir un paragraphe sur ces fantasmes d’hypothétique indifférenciation des sexes - au risque d’affaiblir, par des stéréotypes éculés, la portée considérable de "Loué-e sois tu" ? Est-ce qu’une poignée de féministes ou de LGBTI menace la survie de la planète dans les mêmes proportions que le système actuel néo-libéral de prédation sur la nature et sur les énergies humaines, sur leur créativité accumulée depuis des millénaires ?

L’Etat du Vatican est peut être prêt à renoncer à ses fastes, à entamer un processus de décroissance et à rejoindre le mouvement mondial pour la justice sociale et climatique qui s’active depuis fort longtemps. Mais à condition qu’on ne touche pas à un fondamental de sa doctrine : le refus de discuter du caractère construit et évolutif des caractéristiques affectées au masculin et au féminin.

Notons que nulle part l’encyclique ne mentionne les inégalités économiques, politiques, environnementales entre femmes et hommes et les impacts que cela pourrait avoir sur la crise écologique et sociale ; et de même l’impact de la crise écologique sur les femmes, qui forment 70 % des pauvres dans le monde.

Pourtant 74 % des responsables des délégations pour les négociations climatiques sont des hommes (sans grands résultats, vu qu’en vingt ans de discussion, les émissions de gaz à effet de serre ont augmenté de 60 %) . Pendant ce temps, face aux effets du dérèglement climatique, dans de nombreuses régions du monde, les femmes - qui consomment en moyenne moins d’énergie - voient les inégalités avec les hommes aggravées à la fois par la crise écologique et la dégradation de l’environnement (sécheresses, inondations, catastrophes "naturelles") et par les ajustements budgétaires entrainant la dégradation des services publics (santé, éducation, gardes d’enfants...).

Louée soit l’encyclique écologique du Pape si elle parvient à convertir à la décroissance les oligarchies politiques et économiques ! En même temps, vigilance citoyenne en ce qui concerne les impacts sur l’égalité des femmes et des hommes des idéologies religieuses historiquement créées par les hommes !

Amnesty International : 40 ans de prison pour une femme qui a fait une fausse couche

Ressources

- Téléchargement de l’encyclique : voir ci dessous
- Lecture en ligne
- sur le site d’Adéquations : Genre, femmes et clmat ; Egalité femmes hommes et objectifs de développement durable
- Dossier Femmes, genre et développement durable

Autres analyses et commentaires sur l’encyclique

- La théologie de la Libération a nourri l’encyclique du pape sur l’écologie, Reporterre
- Merci François, dans Mediapart
- L’écologie politique du pape et les appels à sortir des énergies fossiles, une série de commentaires sur le blog de Jean Gadrey
- Lorsque l’encyclique du pape François cite un sage musulman et Teilhard de Chardin...Le Temps
- Les clés pour comprendre l’encyclique sur l’écologie du pape François La Croix ; interview d’Edgar Morin

Notes

[1] Voir ici.

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