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Témoignage de Patrick Jean

Dimanche 11 septembre 2016

Patric Jean est auteur-réalisateur, notamment du documentaire « La domination masculine » et du livre « Les hommes veulent-ils l’égalité ? ». Il est également membre fondateur du réseau international d’hommes contre le système prostitueur, Zero Macho. Il insiste ici sur l’aspect systémique de la domination masculine, précise la notion de « privilèges », distingue le féminisme du pro-féminisme…


En tant qu’auteur réalisateur, je m’intéresse particulièrement aux rapports d’oppression sociales et politiques. Reste que j’appartiens au camp des dominants : je suis un homme, blanc, hétérosexuel, d’une classe sociale favorisée, d’un pays anciennement colonisateur et ne vivant pas de situations de handicap. J’appartiens presque à l’hyper-centre. Comment sortir de ces cercles concentriques ? J’essaie d’avoir une analyse la plus complexe possible et de croiser les problématiques pour trouver – non des solutions – mais « des bribes de pistes » pour reprendre les termes d’Edgard Morin. L’idée est de mettre en place des stratégies, pas des programmes.

Il y a des domaines où la réponse ne saurait être individuelle. Je ne suis pas – en tant qu’homme - responsable personnellement des inégalités salariales entre les femmes et les hommes, ou de la peur du viol éprouvé par de nombreuses femmes. Mais on laisse aussi souvent passer l’occasion d’agir. Moi même qui réfléchis à ces problématiques, je me suis rendu compte par exemple que pour un programme de télévision, je n’avais pensé qu’à des experts hommes. C’est bien la preuve que nous avons des réflexes conditionnés et qu’il faut des garde-fous. J’ai reçu une éducation extrêmement phallocrate et grandi avec l’idée que les hommes étaient supérieurs aux femmes. Ça crée des réflexes tenaces…

La particularité d’un stéréotype, c’est d’être intégré comme quelque chose allant de soi, or on n’interroge pas les évidences. Beaucoup d’hommes ont le sentiment que « Toutes les femmes sont dominées, sauf la mienne ». Moi le premier. Mais c’est évidemment faux. On a toujours du mal à admettre qu’on appartient à un groupe dominant. Il y a du côté masculin, des stratégies conscientes et inconscientes pour garder le pouvoir. Spontanément personne n’a envie de perdre ses privilèges… D’autant qu’ils sont récursifs : les uns en entrainent d’autres qui confortent les premiers. C’est d’ailleurs ce qui est explique les crispations sur des points qui peuvent paraitre insignifiants. Prenez le combat actuel pour remplacer l’expression « droits de l’homme » par « droits humains ». On pourrait se dire : « c’est vraiment un détail, pourquoi des hommes s’opposeraient-ils à ça ? Qu’est-ce que ça peut leur faire ? ». En fait, ils sentent bien que c’est une brèche dans la citadelle. Individuellement, ils n’ont rien à perdre à ce qu’on dise « droits humains », mais ils pressentent que c’est un point d’ancrage sur lequel vont se fixer d’autres demandes de modification du système qui remettront en cause leurs privilèges. A l’inverse, il faut aussi être conscient que tout homme qui réfléchit, prend la parole ou écrit en faveur de l’égalité femmes-hommes, récupère de ce fait des privilèges secondaires parfois importants.

Les femmes, elles, n’ont pas de privilèges sur les hommes. Elles peuvent avoir des « stratégies de survie », des stratégies pour vivre en tant qu’opprimée. Le privilège renvoie à du politique. Que certaines femmes aient des privilèges en tant que membres d’une certaine classe sociale, c’est indéniable. Mais en tant que femmes : non. On reproche aussi aux femmes d’être complices de leur oppression, en utilisant les armes de la séduction par exemple, ou en portant le voile. Pour les femmes voilées, c’est d’autant plus simple que le dominant, c’est toujours l’autre : le pauvre, le musulman etc. Je ne dis pas que c’est formidable que les femmes soient voilées, mais nous sommes tous en position de soumission idéologique, moi y compris. L’aspect moutonnier de la société est aujourd’hui plus implacable que jamais. Or qu’il s’agisse de rouge à lèvres, de minijupe ou de voile, c’est toujours aux femmes qu’on s’en prend. Personne ne vient me demander des comptes quand je porte un costume cravate à certains moments. Et pourtant, c’est un signe tout aussi ostentatoire d’appartenance – non à une religion – mais à un genre et au pouvoir qui va avec.

Une fois dans un lycée où j’intervenais une jeune fille a exprimé son désarrois face aux injonctions contradictoires qu’on lui imposait : « pour plaire il faut être sexy, mais il ne faut pas « passer pour une pute »… La seule réponse que j’ai pu lui donner c’est de lui dire « Soyez consciente. Si un samedi vous avez envie de sortir maquillée, en hauts talons, mini-jupe etc., c’est de l’ordre de votre liberté individuelle, ne laissez personne vous dire ce que vous devez faire, vous avez le droit d’y prendre plaisir. Et soyez aussi libre de faire le contraire le lendemain. Mais surtout faites le en conscience, en assumant, en vous disant que ce jour là vous jouez ce rôle féminin construit par la société. A partir du moment où vous êtes consciente, vous êtes déjà plus libre ». C’est tout ce que j’ai pu dire.

Je ne crois pas qu’on puisse convaincre les hommes de s’engager pour l’égalité femmes-hommes en leur faisant miroiter des bénéfices directs. Je suis bien persuadé qu’en allant vers l’égalité, il y aura, à terme, un bienfait de surcroit pour tout le monde. Mais dans un premier temps, les hommes vont surtout devoir lâcher des choses. L’empowerment des femmes nécessite le disempowerment des hommes. C’est comme le développement durable. Ce qui profitera à l’environnement profitera à tous. Mais il faut d’abord apprendre à renoncer. Et peu de personnes y sont disposées. Faire croire le contraire est contreproductif. Certains hommes qui se disaient féministes au prétexte qu’ils seraient eux aussi des victimes du patriarcat, ont fini par s’apitoyer sur eux-mêmes et devenir masculinistes. La seule raison valable en tant qu’homme pour s’engager sur le terrain de l’égalité femmes-hommes est d’ordre éthique : je dois le faire, parce que c’est juste.

Et ça ne fait pas de moi un féministe pour autant. Le féminisme, c’est le combat des femmes pour leur émancipation. J’estime que je n’ai pas le droit de leur usurper ce mot. Je ne peux qu’essayer d’être pro-féministe. Même si notre but commun est l’égalité, on vient de deux points opposés. Le féminisme, c’est d’abord un combat collectif. Le pro-féminisme, c’est un travail sur soi-même, presque une démarche spirituelle.

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