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Des représentations sexistes dans la littérature de jeunesse aux différentes formes de violences

Samedi 2 avril 2011, par Bénédicte Fiquet

Intervention de Bénédicte Fiquet, journaliste et chargée de mission genre de l’association Adéquations, dans le cadre de la journée d’étude des CEMEA « Quels enjeux pour une éducation à l’altérité, pour la prévention des violences ? organisée le 25 mai 2011.


Pour un accès direct aux différents outils créés par Adéquations en matière d’éducation non sexiste, suivez les liens suivants :
- La Boîte à outils "20 albums de jeunesse pour une éducation non sexiste"
- L’exposition "Des albums de jeunesse pour construire l’égalité"
- Le Livret "Littérature de jeunesse non sexiste"
- Vue d’ensemble de la rubrique Education non sexiste

Adéquations est une association dont le but est de favoriser une meilleure prise en compte globale des différentes composantes du développement humain durable : social et droits humains, environnement, économie et culture, participation citoyenne.

Nous intervenons aux niveaux régional, national et international par des activités de sensibilisation, de formation, des missions d’expertise et des appuis de projets auprès des pouvoirs publics, des collectivités et des associations.

L’égalité des femmes et des hommes constitue un axe transversal de nos interventions y compris dans le cadre de projets où cette question n’est pas un objectif en soi, car selon nous, il n’y aura pas de développement humain durable sans égalité entre les femmes et les hommes. Et il faut ajouter sans égalité entre les petites filles et les petits garçons car c’est dès le plus jeune âge qu’un rapport inégalitaire s’inscrit entre les sexes. Et c’est d’ailleurs parce qu’il s’inscrit dès le plus jeune âge, qu’il est intériorisé par les personnes et qu’il perdure avec tant de force.

Adéquations apporte sa contribution à la promotion d’une éducation non sexiste, à travers un centre de ressources en ligne, des formations proposées aux actrices et acteurs du monde éducatif et par la mise en œuvre ou l’accompagnement de projets.

Notre centre de ressources en ligne sur le site d’Adéquations rassemble de nombreuses études sur les stéréotypes sexistes ainsi que des outils disponibles favorisant une éducation non sexiste. Il recense également les actrices et les acteurs impliqués dans la promotion d’une éducation non sexiste de manière à faciliter échanges et projets communs.
- www.adequations.org/spip.php ?article1246

Le lien entre la persistance des stéréotypes et des inégalités entre les hommes et les femmes, mais aussi entre stéréotypes et violences sexistes est officiellement reconnu.

L’engagement de la France à lutter contre les stéréotypes sexistes remonte à 1981 lorsqu’elle a signé la CEDEF (Convention pour l’élimination de toutes formes de discrimination à l’égard des femmes) qui engage 186 autres États.

Un des axes de la CEDEF consiste en effet à éliminer toute conception stéréotypée des rôles de l’homme et de la femme à tous les niveaux et dans toutes les formes d’enseignement en encourageant l’éducation mixte et d’autres types d’éducation qui aideront à réaliser cet objectif et, en particulier, en révisant les livres et programmes scolaires et en adaptant les méthodes pédagogiques.

Depuis, au niveau national la France a produit de nombreux de textes allant dans ce sens, notamment des textes émanant de l’éducation nationale.

Ainsi La Convention interministérielle pour la promotion de l’égalité des chances entre les filles et les garçons, les femmes et les hommes dans le système éducatif du 25 février 2000 entendait « privilégier des approches pédagogiques susceptibles de dénoncer les mécanismes traditionnels de domination pour les remplacer par l’apprentissage de modèles relationnels respectueux et égalitaires ». Une approche qui réclame notamment une attention portée au choix des manuels scolaires dès le primaire, ainsi que des livres de littérature de jeunesse proposés dans les classes.

La Convention interministérielle qui suit pour la période 2006-2011,prévoit d’inciter les professionnel-les de l’édition à renforcer la place des femmes dans les manuels scolaires et à écarter tout stéréotype sexiste de ces supports pédagogiques.

La circulaire du 16 mars 2010 pour la préparation de la rentrée 2010 de la Direction générale de l’enseignement scolaire (DGESCO) engage les établissements à promouvoir l’égalité entre les sexes à tous les niveaux d’enseignement, par un apprentissage précoce qui permet de combattre les représentations stéréotypées et de construire dès la maternelle d’autres modèles de comportement.

Et puis, trente ans après la signature de la CEDEF, La loi du 9 juillet 2010 relative aux violences faites spécifiquement aux femmes, aux violences au sein des couples et aux incidences de ces dernières sur les enfants prévoit une information consacrée à la lutte contre les préjugés sexistes à tous les stades de la scolarité. Ce qui sous-entend qu’il n’y a pas de stéréotypes ou de préjugés bénins.

Enfin, avant de regarder de plus près ces stéréotypes que l’on trouve dans la littérature de jeunesse et qui sont porteurs de violences sexistes, je m’arrêterai sur la définition des Nations unies qui considère comme violence à l’égard des femmes « tout acte portant un préjudice physique, sexuel ou psychologique, dans la sphère privée comme dans la sphère publique". Et j’attirerai votre attention sur le fait qu’un préjudice psychologique ne se réduit pas au harcèlement psychologique. Il peut être le fruit de mécanismes bien plus insidieux. C’est ce que nous allons voir dans le cadre de la littérature de jeunesse.

Je voudrais également préciser que je n’aurais pas pu réfléchir à ce lien entre les représentations sexistes dans la littérature de jeunesse et les différentes formes de violences sans les recherches préalables des démographes Isabelle Brugeilles et Isabelle Cromer, et des sociologues Sylvie Cromer et Anne Dafflon Novelle, qui ont passé la littérature de jeunesse francophone de ces vingt dernières années au peigne fin.

Quant aux exemples sur lesquels je m’appuie dans cet exposé, ils sont tous tirés, à quelques exceptions près, d’albums de jeunesse parus après 2005.

En me penchant sur ces études et en lisant de nombreux livres de littérature de jeunesse, j’en suis venue à dégager quatre formes de violence, liées au stéréotypes :
- La violence de la marginalisation du sexe féminin qui peut aller jusqu’à sa négation
- La violence de l’inhibition
- La violence de certaines injonctions
- La violence normalisée
La violence de la marginalisation

Le premier stéréotype important à souligner, dans le cadre de la littérature de jeunesse, est celui selon lequel un petit garçon ne pourrait pas s’intéresser à une histoire dont le personnage centrale est une fille, mais que l’inverse ne pose aucun problème.

Résultat de ce stéréotype : il y a dans les albums pour enfants deux fois plus de héros que d’héroïnes et jusqu’à dix fois plus dans les albums pour les tout petits où les héros sont des animaux ( étude de 1997).

Quel autre message les petites filles peuvent-elles recevoir que celui d’être quantité négligeable ? Si l’impact d’un tel message est difficile à estimer, en tout cas, il ne renforce pas l’estime de soi de ces petites filles, voire il la dégrade. En ce sens, il y a préjudice psychologique.

Je ne résiste pas à l’envie de vous montrer cette couverture du « Petit quotidien » datant de janvier 2010 censée illustrer le dernier recensement en France. 65 millions d’habitants peut-on lire. Or la photo choisie présente une foule compacte d’hommes blancs où l’on compte à peine deux femmes. Il s’agit peut-être du départ d’un marathon. Certes nous débordons un peu du cadre de la littérature pour entrer dans celui de la presse, mais le principe est le même et pratiquement toutes les écoles sont abonnées à cette publication.

Ce qui est intégré ici, c’est la légitimité de rendre invisible les femmes ou les filles.

Pour revenir à la littérature, voici un exemple tiré du « Marchand de fessée ». Son auteur, Grapari n’est pas connu pour être un progressiste, mais notons qu’il a été réédité en 2004 et qu’il est lui aussi dans bon nombre de bibliothèques scolaires. Dans ce livre, il n’y a pas de héros enfantins mais on compte dans les images environ deux tiers de garçons pour un tiers de filles . Quand les enfants sont désignés par des prénoms, ce sont des prénoms de garçons. A une exception près. Mais quand apparaît un prénom de fille, il apparaît…. entre parenthèses ! (Vous remarquerez aussi que lorsque la machine à fessée s’active, les filles pleurent tandis que les garçons crient !)

Outre ce déséquilibre quantitatif, il y a donc un déséquilibre patent de traitement. Le genre féminin est entre parenthèse au sens propre comme au sens figuré, comme si l’inconscient collectif s’exprimait à voix haute.

Selon les constatations des chercheuses que nous avons citées, Sylvie Cromer et Anne Dafflon Novelle, pour être une fille, l’enfant des albums enfantins doit être affublée de « signes extérieurs de féminité » : une jupe, une robe ou des accessoires (par exemple des chouchous dans les cheveux). Le garçon, lui, est dessiné de manière beaucoup moins connotée. Ce qui fait dire à Anne Dafflon Novelle que le sexe masculin est le sexe par défaut et à Sylvie Cromer qu’il s’agit du neutre, à partir duquel se construit le sexe féminin.

Ce type de traitement contribue à ce que les enfants intériorisent que le sexe de référence est le sexe masculin, comme si le sexe féminin n’était qu’une particularité de l’espèce humaine.

De l’homme avec un minuscule (le genre masculin) à l’Homme avec une Majuscule (l’humain), il n’y a qu’un pas qui est trop souvent franchi comme en témoigne ce genre de publication. Dans cette publication dite documentaire, non seulement ce sont des corps masculins qui viennent illustrer l’évolution de l’espèce humaine – un grand classique ! - , mais il est écrit « l’évolution de l’homme », « les hommes préhistoriques » etc… avec le mot homme sans majuscule justement.

La violence de l’inhibition

Je voudrais maintenant revenir au stéréotype selon lequel un petit garçon ne pourrait pas s’intéresser à une histoire dont le personnage central est une fille parce qu’il dissimule, à mon avis, un non dit déterminant, selon lequel il serait dangereux du point de vue de l’adulte, qu’un garçon s’intéresse à une histoire dont le personnage central est une fille. Comme si s’intéresser à l’histoire d’une fille le condamnait à s’y identifier totalement, et à perdre de sa virilité. Cette peur de la perte de la virilité n’est jamais loin, lorsqu’un adulte voit un petit garçon s’aventurer sur un terrain dit féminin. Alors que les adultes laissent bien plus volontiers les fillettes s’aventurer sur le terrain du masculin sans penser que cela portera préjudice à leur développement.

Dans ce roman pour premier lecteur ou plutôt première lectrice « Sarah adore la danse » (édition Rageot, 2007), le seul petit garçon qui apparaît dans l’histoire semble n’avoir d’autre fonction que de signifier que la danse ce n’est vraiment pas pour les garçons. Ainsi quand Sarah parle de « ballet », il joue l’imbécile en feignant de comprendre « balai ». Cet épisode est curieux parce qu’il vient un peu comme un cheveu sur la soupe. Personnellement j’y lis ici le signe d’une angoisse irrépressible de l’auteure – ou à travers elle de la société. On peut parler de danse à condition que ce soit bien bordé. La danse, c’est pour les filles, pas pour les garçons.

C’est en effet dans les activités des enfants que la littérature de jeunesse présente les stéréotypes les plus marqués. Les filles continuent à être surreprésentées dans des activités plutôt passives, à l’intérieur, dans des lieux privés (dans leur chambre, à la cuisine, dans la salle de bain), secondant à l’occasion leur maman dans des tâches maternantes ou domestiques, ou en relation avec d’autres membres de la famille.

A l’opposé, les petits garçons s’activent avec des copains à l’extérieur dans des lieux publics. Ils y font des bêtises ou du sport. Et très vite la littérature leur propose de devenir des « P’tis héros » comme en témoigne le titre de cette collection dont l’équivalent pour un lectorat féminin n’est que « P’tite fille ».

On le voit donc , les histoires de filles, ne sont pas tout à fait celles des garçons

Or tout ce qui contribue à assigner les enfants à une place, à une occupation, à un type de relation en fonction de leur sexe risque d’entraver l’épanouissement de leur personnalité propre, le développement de tout leur potentiel. Ça revient à les inhiber et l’inhibition, autrement dit le blocage ou la perte d’une fonction de la personnalité doit être considérée, à mon sens, comme une vraie violence, comme l’est la mutilation sur le plan physique.

La violence de certaines injonctions

Non seulement les des stéréotypes font violence aux enfants, mais ils sont susceptibles de générer d’autres violences lorsqu’ils fonctionnent comme des injonctions.

Pour illustrer ce propos, je m’arrêterais sur quelques stéréotypes très fréquents dans la littérature de jeunesse.

Premier stéréotype : une fille se doit d’être belle. Dans beaucoup de contes revisités, c’est le seul attribut qui lui est donné. Autrefois elle naissait avec la beauté, aujourd’hui consumérisme aidant, elle peut se plier aux canons de la mode en achetant.

Dans cette histoire parue dans un Charlotte aux fraises de 2009, Luluberlue, la sorcière s’emploie à stopper la neige, au grand dam des enfants qui ne peuvent plus skier. Son problème : elle grelotte de froid car elle n’a que des vêtements mités. Jusqu’à ce qu’un opticien lui propose des lunettes. Et voilà ce qu’elle s’exclame en essayant une paire de lunette : « « Quel est cet épouvantail installé dans mon miroir ? Oh mais c’est moi ! Mes habits ressemblent à des serpillières ! Elle enfourche aussitôt son balai et part faire du lèche-vitrine toute la journée ».

Le shopping exerce alors une fonction magique : « Ce soir dans le pays de Glagliss un nouveau flocon est tombé. Luluberlue avec ses nouvelles lunettes est devenue très coquette……… Cette nuit, la neige va tomber. Et demain le pays de Glagliss sera transformé. Tout le monde va bien s’amuser ».

Là encore, l’injonction fille = beauté n’a pas grand chose à voir avec la personnalité propre d’une fillette. Pire, elle envoie le message que l’apparence est plus importante que l’être lui-même, de là à signifier que l’être des filles ne compte pas, où qu’elles n’en ont pas... On voit ici la violence du propos.

Par ailleurs qu’est-ce que l’apparence si ce n’est que de l’emballage ? Et qu’est-ce qu’on emballe ? Les filles et les objets. Les féministes ont toujours dénoncé cette assignation à la condition de femme-objet. A juste titre, un objet quand on le casse, ça ne pleure pas, ça ne crie pas…

Loin de moi l’idée de m’opposer à l’élégance. Prendre soin de soi-même peut-être mis sur le même plan qu’écouter de la bonne musique ou goûter des mets raffinés. Mais il y a des priorités et pour les fillettes la priorité, est bien plus souvent d’avoir de bonnes chaussures qui leur tiennent bien aux pieds et qui leur permettent de grimper aux arbres ou de courir aussi vite que les garçons plutôt que des chaussures choisies pour leur look avec lesquelles elles se tordent les chevilles dès qu’elles s’aventurent dans les chemins creux.

Autre effet désastreux de cet impératif du paraître, les complexes, dont l’une des manifestations la plus dangereuse est l’anorexie. L’anorexie qui est une violence exercée contre soi-même toucherait près de 2 % des femmes.

Il faut dire qu’elles sont encouragées très jeunes à garder la ligne. Dans l’histoire de « Loulou la grenouille » qui s’adresse aux enfants à partir d’un an, la petite grenouille en question manque de se faire dévorer par un gros poisson, embarrassée qu’elle est par son poids pour lui échapper. Morale de l’aventure : elle se décide enfin à faire un régime.

Notez qu’être grosse quand on est une grenouille ( autrement dit un personnage féminin) équivaut à être balourde, mais qu’être gros quand on est un poisson ( autrement dit un personnage masculin) revient à être puissant.

Autre stéréotype récurrent dans la littérature de jeunesse, les filles sont faibles, ou en tous cas plus que les garçons. Des méchants qui enlèvent la fillette … Le petit garçon qui finit par la sauver in extremis…C’est un grand classique de la littérature enfantine y compris avec des personnages de petites filles audacieuses qui n’ont pas la langue dans leur poche.

Dans cette histoire « Bas les pattes, pirate » (Nathan, mai 2010) la fillette est loin d’être timorée. Pourtant, c’est le petit garçon qui arrive à se libérer miraculeusement (il n’est pas dit comment) et qui s’apprête à la sortir d’affaire.

En quoi ce modèle est-il profitable aux petites filles ? Quelle attitude autre que la passivité leur suggère-t-il face au danger ? Quel message leur délivre-t-il, si ce n’est que leur sécurité dépend d’un tiers masculin ?

Une étude d’Anne Daffllon Novelle montre que les animaux choisis pour incarner les personnages masculins dans les livres pour enfants sont généralement puissants (animaux de la savane, ours, loups) tandis que ceux qui incarnent les femmes et les filles sont souvent de petite taille (rongeurs et insectes). C’est ce qu’elle illustre dans un des panneaux de l’exposition de l’association Lab’elle.

Pourquoi les fillettes auraient-elles à intégrer qu’elles sont moins fortes physiquement que les garçons, alors qu’à leur âge ce n’est pas le cas ? Ne devraient-elles pas, au contraire, être encouragées à ne pas se laisser impressionner, à se défendre ? Ce stéréotype de l’infériorité physique des filles conduit à l’inhibition de leurs capacités réelles à se défendre et les rend plus vulnérables face à la violence, plus facilement victimes de violence.

Ce stéréotype de l’infériorité physique des filles donc de la supériorité physique des garçons peut-être également très violent pour un petit garçon. Etre encouragé à dépasser ses limites, à s’identifier à un super héros, c’est formidable ! Mais ça peut aussi être très anxiogène, s’il n’y a pas d’espace par ailleurs pour exprimer ses peurs et ses faiblesses. On ne peut pas toujours être le plus fort, courir le plus vite, n’avoir jamais peur, jamais mal … La barre est trop haute ! Le sentiment de ne pas être à la hauteur devient vite un facteur d’angoisse, voire d’agressivité ou de violence.

La violence normalisée

J’ai d’abord essayé de montrer la marginalisation du sexe féminin, comment un stéréotype est une violence en soi lorsqu’il conduit à l’inhibition, puis comment il est susceptible de générer d’autres violences. Je voudrais maintenant attirer votre attention sur la manière dont la littérature de jeunesse cautionne ou tout au moins banalise les violences faites aux femmes.

C’est le cas par exemple de « Marion Torchon » publiée dans les Belles histoires de Pomme d’Api (Bayard Presse) en 1992, mais qui circule encore.

L’histoire se passe au Vénézuéla. Maria Torchon est une enfant abandonnée qui devient la bonne à tout faire d’une hacienda. En grandissant Marion Torchon en pince pour Diégo, le jeune maître qui ne lui prête aucune attention. Un soir, un bal est donné dans la ville voisine et Maria Torchon le prie de l’y emmener : « Elle demande d’une toute petite voix : Emmène moi » . Diègo n’en croit pas ses oreilles. « Quoi ? Tu imagines que je vais danser avec toi, retourne dans ton coin ou je te frappe avec ma botte ».

Ça ne décourage pas Maria Torchon, qui va prendre un bain, subtilise une robe de sa jeune maîtresse et se rend au bal. Là, ça ne fait pas un pli, Diégo tombe amoureux de la belle inconnue. Le lendemain, il part désespérément à sa recherche. En vain. « Il croise Maria Torchon mal habillée et mal peignée, mais il ne la voit même pas » . Dixit !

Quelques jours plus tard, rebelote. Un nouveau bal est donné. Diégo propose des coups de chapeau à la jeune fille, elle apparaît quand même au bal dans de beaux habits. Et les jours qui suivent Diègo demeure inconsolable au point de dépérir. jusqu’à ce que Maria Torchon glisse dans sa soupe une médaille qu’elle portait au bal.

Du coup, il comprend tout ! Diégo sort d’un bond de son lit. Il renverse au passage le plateau que sa mère lui tend. Qu’à cela ne tienne ! Cette indifférence totale à l’autre – sa mère non plus, il ne la voit pas – est présentée ici comme la manifestation d’une extrême vitalité. Puis : Il court au poulailler, prend une éponge, il lave la figure de Maria Torchon et ordonne « Vite enfile cette robe que je te voie, c’est bien toi, ma belle inconnue du bal, c’était Maria Torchon. Tu étais là tous les jours et j’ai mis si longtemps à te découvrir ». Quelques jours plus tard, ils se marient.

Je ne reviendrai pas sur le dictat de l’apparence. Ici les choses sont aussi claires que terrifiantes : « elle était là tous les jours, mais sans belle robe, elle n’était rien ».

Mais cette histoire monte quand même d’un cran au dessus. En aucun cas, les menaces de coups de Diégo n’apparaissent comme rédhibitoires. Il reste un jeune homme désirable, épousable et la fin de l’histoire est présentée comme un happy end.

Cette histoire est particulièrement intéressante parce qu’elle met deux types de domination en scène, qui ne sont remises en cause ni l’une ni l’autre, la domination d’une classe sociale sur une autre et la domination des hommes sur les femmes.

La question que l’on peut se poser, c’est pourquoi les enfants aiment ce genre d’histoire, car il faut le reconnaître, ils les aiment. Je pense d’abord qu’ils sont particulièrement sensibles au happy end. A cinq ou huit ans, la lutte des classes ne signifie pas grand chose pour eux. Quant à la violence, ils ne l’interprètent vraisemblablement pas de la même façon que les adultes. Les enfants sont habitués à se chamailler, voire à se battre sans que ça ne remette en question leur amitié ou leur relation de frères et sœurs ; ils n’y lisent donc pas ce qu’il y a ici d’inadmissible dans une relation de couple. Mais l’éducation consiste justement à leur faire comprendre que c’est inadmissible, que des menaces de coups, c’est un très mauvais préalable à une histoire d’amour et que Maria Torchon est bien naïve de croire au bonheur avec un tel homme.

Pour conclure et pour ne pas apparaître comme une extrémiste, je dirai que les stéréotypes à l’œuvre dans la littérature de jeunesse produisent de la violence, parce que ces mêmes stéréotypes sont véhiculés de mille autres manières, dans les médias, dans les publicités, dans les jouets proposés aux enfants, dans les films, dans les manuels scolaires, dans les interactions adultes enfants. Bien sûr une petite fille qui lira Martine n’est pas vouée pour autant à des violences conjugales, pas plus qu’un petit garçon qui a apprécié la collection « P’tit héros » ne deviendra un super macho. Pour relativiser, je comparerais la littérature de jeunesse sexiste aux bonbons chimiques. Les enfants en raffolent et ils finissent toujours par en manger, ne serait-ce qu’aux anniversaires. Mais notre rôle d’éducateur-trice ne consiste-t-il pas à limiter leur consommation et surtout à leur faire découvrir des saveurs plus raffinées ? De même qu’une alimentation particulièrement mal équilibrée mène certains enfants à l’obésité, un environnement sexiste dont la littérature de jeunesse sexiste peut-être une composante, mène aux violences sexistes.

Fort heureusement, il existe aussi de nombreux titres de littérature de jeunesse non sexistes, certes minoritaires, mais de grande qualité.

Vous trouverez plusieurs bibliographies rassemblées sur le site d’Adéquations.
- www.adequations.org/spip.php ?rubrique316

Nous avons également mis en ligne un livret répertoriant près de 130 titres de littérature de jeunesse que nous avons publié en collaboration avec des bibliothécaires du 18ème arrondissement de Paris.

Par ailleurs Adéquations a réalisé une exposition « Des albums de jeunesse pour construire l’égalité », disponible à la demande.
- www.adequations.org/spip.php ?article1381

Pour Adéquations, l’enjeu d’une éducation non sexiste est donc l’expression et la pleine réalisation du potentiel des enfants quel que soit leur sexe, fille ou garçon. Car nous l’avons vu, les pressions qui s’exercent aujourd’hui sur les petits garçons, pour qu’ils se conforment au rôle auquel la société les assigne, préparent les hommes qu’ils seront demain à mieux réussir socialement que les femmes, mais sur le plan de l’épanouissement personnel et de la pleine réalisation de leur potentiel, il en va tout autrement.

L’éducation sexiste génère un phénoménal gâchis de talents et d’inventivité, talents et inventivité dont nous pourrons pourtant difficilement nous passer si nous voulons relever les défis de ce 21ème siècle et pas seulement les défis de l’égalité entre les sexes.

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